
Navin Ramgoolam a fait marche arrière sur le paiement de la pension à 65 ans annoncé dans son Budget 2025-2026.
Par Jasvin Sok Appadu
Un an après avoir demandé aux Mauriciens de travailler jusqu’à 65 ans pour toucher leur pension de vieillesse, le gouvernement fait machine arrière. Dans le Budget 2026-2027, Navin Ramgoolam abandonne sa propre réforme et rétablit officiellement l’âge d’éligibilité à partir de 60 ans. Mais ce retour n’est pas sans contreparties. Désormais, à partir du 1er janvier 2027, le montant de la pension dépendra désormais de l’âge choisi pour la réclamer et, surtout, du niveau de revenus du bénéficiaire.
Cette volte-face constitue sans doute l’un des aveux les plus significatifs de ce budget. Car lors de l’exercice précédent, l’exécutif avait justifié le relèvement progressif de l’âge de la pension à 65 ans au nom de la soutenabilité des finances publiques. Douze mois plus tard, cette même mesure est abandonnée.
Le changement intervient dans un contexte politique particulier. Durant la campagne électorale, l’Alliance du Changement avait promis une pension de vieillesse portée à Rs 21 500. Or, non seulement cette promesse n’a pas été concrétisée, mais le nouveau système fixe désormais comme référence une pension de Rs 16 555 à 65 ans, soit près de Rs 5 000 de moins que l’engagement électoral.
Disparition de la BRP
Ainsi, la Basic Retirement Pension (BRP) disparaît et laisse place à la State Age Pension (SAP). Le gouvernement présente cette réforme comme un système plus flexible permettant aux citoyens de choisir le moment de leur départ entre 60 et 70 ans.
En pratique, cette flexibilité a un prix. L’État a retenu 65 ans comme âge de référence. À cet âge, la pension sera fixée à Rs 16 555 par mois. Ceux qui décideront de toucher leur pension dès 60 ans verront leur allocation réduite à Rs 11 589 mensuellement. À l’inverse, ceux qui attendront jusqu’à 70 ans pourront recevoir jusqu’à Rs 24 005.
Le principe est simple : partir plus tôt coûte de l’argent ; attendre rapporte davantage. Pour chaque mois d’anticipation avant 65 ans, la pension sera amputée de 0,5 %. À l’inverse, chaque mois de report après 65 ans donnera droit à une bonification de 0,75 %.
De ce fait, alors que le gouvernement abandonne officiellement le relèvement obligatoire à 65 ans, il crée un mécanisme financier qui encourage fortement les Mauriciens à différer leur départ afin d’obtenir une pension plus substantielle.
La fin du caractère universel
Mais la véritable révolution se trouve ailleurs. Depuis des décennies, la pension de vieillesse reposait sur un principe simple : atteindre l’âge requis ouvrait droit à une prestation versée à tous, indépendamment des revenus. Ce principe d’universalité est désormais remis en question.
Car avec l’introduction du « means test », la pension devient partiellement conditionnelle. Le seuil retenu est de Rs 14 000 de revenus imposables mensuels. Toute personne gagnant moins que ce montant recevra sa pension intégralement. Au-delà, le montant sera réduit progressivement à raison de 50 sous pour chaque roupie supplémentaire perçue.
Autrement dit, plus un retraité dispose d’autres revenus ‒ salaire, loyers, bénéfices commerciaux ou revenus d’investissement ‒ plus sa pension sera réduite.
Et au-delà de Rs 50 000 de revenus mensuels, la pension disparaît complètement.
Ce que vous toucherez
Derrière les formules techniques du budget, les conséquences peuvent être très différentes d’un retraité à l’autre.
Premier cas : une personne âgée de 62 ans qui ne dispose d’aucun revenu complémentaire. Elle continuera à recevoir l’intégralité de sa pension. Avec la nouvelle formule, elle percevra environ Rs 15 555 par mois, sans aucune réduction.
Deuxième cas : un retraité disposant d’un revenu mensuel de Rs 20 000 provenant d’un emploi à temps partiel, d’un commerce ou encore de loyers. Comme ses revenus dépassent le seuil de Rs 14 000 de Rs 6 000, sa pension sera réduite de Rs 3 000. Au lieu de recevoir Rs 15 555, il ne touchera plus que Rs 12 555 par mois.
Troisième cas : une personne percevant Rs 55 000 de revenus mensuels. Cette dernière franchit le plafond fixé par le gouvernement. Résultat : elle ne recevra aucune pension de l’État.
Ces exemples illustrent le changement fondamental introduit par la réforme. Jusqu’ici, la pension était versée indépendamment du niveau de revenus. À partir de 2027, deux personnes du même âge pourront recevoir des montants totalement différents, voire aucune pension, selon leur situation financière.
Pour les couples, le calcul devient encore plus complexe. Les revenus du ménage seront pris en considération et une réduction pouvant atteindre 25 % de la pension combinée pourra être appliquée. Le gouvernement justifie cette approche en estimant que certaines dépenses, notamment le logement et les charges courantes, sont partagées au sein du foyer.
Quand les priorités budgétaires interpellent
L’argument principal avancé par le gouvernement demeure la nécessité de maîtriser les finances publiques. Pourtant, les chiffres du budget soulèvent inévitablement des interrogations sur les priorités retenues.
Pour l’exercice 2026-2027, les dépenses d’investissement de l’État atteignent le niveau record de Rs 266 milliards. Routes, infrastructures, projets publics, modernisation de divers secteurs : les ambitions affichées sont considérables.
Dans le même temps, le coût de la pension de vieillesse est estimé à environ Rs 43 milliards pour l’année en cours. Et les projections budgétaires montrent que la facture de la pension chutera drastiquement avec la mise en œuvre de la nouvelle formule. Dès l’exercice 2027-2028, le coût associé au nouveau système devrait tomber à environ Rs 13 milliards seulement.
La question mérite donc d’être posée : si l’État peut mobiliser Rs 266 milliards pour ses investissements, pourquoi était-il devenu impossible de maintenir le système précédent sans le transformer aussi profondément ?
Des chiffres qui soulèvent des questions
Selon les projections officielles provenant du Prime Minister’s Office (PMO), environ 207 000 personnes continueront à percevoir la pension complète. Environ 4 200 retraités verront leur allocation réduite en raison de leurs revenus, tandis que quelque 8 200 personnes ne recevront plus aucune pension.
À première vue, ces chiffres semblent conforter l’argument gouvernemental selon lequel la réforme ne touchera qu’une minorité. Mais ils soulèvent également une autre interrogation : si seuls 4 200 retraités verront leur pension réduite et 8 200 la perdront complètement, comment expliquer une baisse aussi spectaculaire des dépenses liées à la pension dans les années à venir ?
Le véritable impact financier de la réforme ne provient donc pas uniquement du « means test ». Il découle également du nouveau mécanisme lié à l’âge de départ, qui réduit significativement les montants versés à ceux qui choisissent de toucher leur pension dès 60 ans.
Une solidarité qui commence par le sommet
Conscient que cette réforme sera scrutée de près, le gouvernement a également choisi d’envoyer un signal des plus hauts échelons de l’État. Ainsi, les députés devront désormais contribuer à leur propre fonds de retraite et ne pourront prétendre à une pension normale qu’à l’âge de 65 ans. Quant aux hauts dignitaires de la République ‒ président, Premier ministre, vice-président et autres titulaires de hautes fonctions constitutionnelles ‒ ils ne pourront plus cumuler plusieurs pensions publiques. Le montant total perçu sera plafonné à deux tiers de leur plus haut salaire et leurs pensions deviendront entièrement imposables à partir de juillet 2026.
Une chose est certaine : en revenant sur sa propre décision de repousser l’âge de la retraite à 65 ans tout en introduisant des restrictions inédites, le gouvernement n’a pas refermé le débat sur la pension. Il l’a simplement déplacé. La question n’est plus seulement de savoir à quel âge les Mauriciens partiront à la retraite, mais quel sera désormais le véritable prix à payer pour toucher une pension de l’État.