
Toute cette eau se perd à Beau-Champ.
Par Narain Jasodanand
Une première vidéo, diffusée le 4 avril sur les réseaux sociaux, montre un torrent au niveau du pont de Beau-Champ se déverser dans un canal. Un certain Kisna (Ganessen Pergun) explique que toute cette eau se jette dans la Grande-Rivière-Sud-Est avant d’aller se perdre en mer.
Contacté à l’époque, le ministère des Services publics nous expliquait dans un message WhatsApp que l’eau ne se perdait pas mais, bien que rejetée par Alteo en cas de surplus, était redirigée vers la Rivière Beau-Champ. Où exactement dans cette rivière ? Il ne nous l’a pas dit.
Nous avons ensuite reçu une vidéo du même ministère dans laquelle Mamad Bhundoo, conseiller technique auprès du ministre Assirvaden, nous donnait presque la même explication. Ce n’est pas de l’eau potable, soulignait Mamad Bundhoo. Cela, on le savait, mais il s’agit d’eau quand même !
Sont ensuite venues des explications sur ce qui est fait de l’eau en amont, ce qui n’est pas le sujet. Tout comme le message reçu sur WhatsApp du ministère, le conseiller technique ne précisait pas si cette eau était réutilisée après s’être déversée dans la Rivière Beau-Champ en aval. Mais on comprend que l’eau se perd.
Mamad Bundhoo a ajouté que les villages de Deux-Frères, de Grande-Rivière-Sud-Est, Ernest-Laurent et de Beau-Champ étaient adéquatement desservis. Si on le comprend bien, l’eau peut donc être gaspillée.
Et si l’on en manque, on fera du dessalement ?
Lomush Juggoo se cache
Pourquoi n’est-ce pas Lomush Juggoo, le directeur de la Water Resource Unit (WRU), qui a donné les explications, comme il l’avait fait pour un signalement pareil et presque à la même date à La Nicolière ? Pourquoi c’est un nominé politique et non un fonctionnaire qui parle, visiblement à Scoop.mu uniquement ? Vous allez comprendre.
Contacté en avril pour qu’il nous explique si Kisna avait raison ou non, Lomush Juggoo nous avait fait une réponse qui nous a étonnés : « Il faudra que vous obteniez l’autorisation de l’attaché de presse du ministre Assirvaden pour que je puisse vous répondre. »
Nous nous sommes donc tournés vers l’attaché de presse mais celui-ci ne nous a pas répondu ! Las de ces démarches infructueuses, Scoop.mu a abandonné l’enquête, non sans avoir au préalable tenté en vain d’entrer en contact avec Kisna.
Quarante ans de gaspillage d’eau
Deux mois plus tard, le 17 juin, Jane Lutchmaya, de Radio Plus, reçoit Gaëtan Armoogun de la CWA et Lomush Juggoo pour discuter du problème de manque d’eau dans nos réservoirs, notamment à Mare-aux-Vacoas. À la fin de l’émission, elle accepte de prendre l’appel de… Kisna, celui qui est à l’origine de la vidéo montrant le « gaspillage » d’eau à Beau-Champ, le 4 avril.
Kisna raconte comment il avait alerté les autorités concernées de ce problème de rejet massif d’eau à Beau-Champ et qui, selon lui, dure depuis 40 ans, « tous les jours et 24 heures sur 24 ».
Et, comme pour répondre à Mamad Bundhoo, Kisna dit comprendre que cette eau n’est pas potable en l’état. Mais que c’est cette même eau qui est filtrée pour les habitants des villages de Deux-Frères, Quatre-Sœurs, Bambous-Virieux, entre autres. « Si l’on peut donner cette eau à ces villageois, pourquoi la ‘jeter’ ? » demande-t-il.
Kisna affirme avoir visité le site en compagnie du même Mamad Bundhoo et de trois cadres d’Alteo, le 24 avril, et avoir vainement essayé de rencontrer le directeur de la CWA, Shiam Thanoo. Il ajoute toujours attendre le retour de l’ingénieur en chef de CWA, Chandrasen Matadeen, ainsi que de la WRU, dirigée, rappelons-le, par Lomush Juggoo. Kisna dit avoir même rencontré le ministre Patrick Assirvaden, le 27 mai, pour lui en parler et que ce dernier lui a promis une visite de site, qui n’est jamais venue. Il affirme mener ce combat seul depuis cinq mois.
Jane Lutchmaya demande alors à Lomush Juggoo si Kisna a raison de parler de gaspillage d’eau à grande échelle à Beau-Champ. Juggoo explique qu’Alteo possède un droit sur cette eau (water right) mais qu’en cas de besoin, « nous approchons Alteo pour utiliser l’eau pour la population ». L’a-t-il déjà fait ? On ne le sait.
« Pas notre priorité ! »
Mais cette eau est gaspillée, lui fait remarquer Jane Lutchmaya. Réponse hésitante de Juggoo : « Delo-la pe perdi d’enn fason… » Depuis 40 ans, ajoute la journaliste. Juggoo est d’accord et sort l’argument imbattable mais inattendu quand même : « Il y a une question de priorités… » Et tentant de rectifier : « Il y a un projet de barrage là-bas… pas là-bas, à Deep-River-Beau-Champ… et puis il faut prendre en considération qu’il y a un droit d’eau (d’Alteo) sur cette rivière. »
« Vous ne pouvez agir parce qu’il y a un droit d’eau ? » lui demande Lutchmaya. « Pas nécessairement… Mais il faut déterminer la quantité d’eau ki pou vini et la quantité qui pourra être captée, tout en respectant le droit d’eau de cette propriété. » Malgré les dénégations de Juggoo, on a compris : c’est Alteo qui décide.
La journaliste : « Comment laisser autant d’eau se perdre alors que l’on en manque ? » Et Juggoo nous sort un deuxième argument de choc : « Nous ne pouvons pas mobiliser tou delo. Il faut situer les besoins… »
Si l’on comprend donc bien Juggoo, vu que la région de Beau-Champ est bien desservie en eau, rien n’empêche de la laisser se gaspiller ? On attend une réponse.
Lomush Juggoo reconnaît que la quantité d’eau perdue à Beau-Champ est importante mais que la seule solution serait d’y construire un barrage. Tout en répétant qu’il faut respecter « le droit légal de tous les stakeholders (Juggoo ne veut pas trop prononcer le nom d’Alteo). »
Lomesh Juggoo, directeur de la WRU, avouera à la fin qu’il faut respecter le droit d’Alteo d’utiliser cette eau pour ses projets économiques.
Alteo qui gaspille l’eau au lieu de la partager et qui ne la partagera pas non plus en raison de ses projets ? Lesquels ? Il y a quatre projets immobiliers : Anahita Beau Champ Smart City, Muscovado, Soléva et Mon Python.
Voilà donc comment l’eau est gérée par nos autorités : priorité à ces messieurs du secteur privé !