
Adopterons-nous les parkings allemands ? Ou seulement leurs voitures de luxe ?
Par Doris Félix
Chaque année, il suffit de trente minutes de pluie torrentielle pour que Port-Louis, Rose-Hill, ou Canal Dayot se retrouvent sous l’eau. Le 30 mars 2013, nous avons payé le prix fort de nos villes imperméables : en seulement quelques minutes, une crue éclair a dévasté Port-Louis et causé la mort de 11 personnes au Caudan et à Canal Dayot. Ce jour-là, l’eau n’avait nulle part où aller. Nos parkings en asphalte noir, brûlants et imperméables, transforment chaque averse en torrent. Pourtant, une solution venue d’Allemagne fait ses preuves : le parking « éponge » ou « sponge city ». Et si Maurice l’adoptait pour tous ses nouveaux projets ?
Nos villes étouffent sous le bitume. Maurice compte aujourd’hui plus de 670 000 véhicules pour 1,2 million d’habitants et, en vingt ans, les surfaces imperméables ont augmenté de 35 % dans nos zones urbaines, selon les estimations du ministère de l’Environnement. En plein été, un parking en asphalte à Port-Louis peut atteindre 70°C, contre seulement 35°C pour une surface non bitumée. Quand il pleut, l’eau ne peut plus s’infiltrer. Elle ruisselle, sature les drains en quelques minutes et inonde nos rues, nos maisons et nos commerces. Et les bandes enherbées en bordure de route disparaissent !
Prenons l’exemple du plusieurs parkings : à chaque grosse pluie, les voitures ont souvent de l’eau jusqu’aux portières. Les commerçants perdent des journées de vente, les assurances paient, et c’est toute l’économie qui ralentit. Depuis la tragédie de mars 2013 et de janvier 2024, nous savons que chaque inondation n’est pas qu’un coût matériel. C’est aussi un risque humain que nous ne pouvons plus ignorer.
Dalles alvéolées
La solution « parking éponge » est pourtant simple et prouvée. Le principe consiste à remplacer l’asphalte par des dalles alvéolées en béton ou en plastique recyclé, remplies de terre et de gazon. Les voitures roulent sur les dalles, tandis que l’eau s’infiltre dans l’herbe. Un seul mètre carré de parking éponge peut absorber jusqu’à 200 litres d’eau par heure, contre zéro litre pour du bitume classique.
Les avantages : c’est d’abord une réponse anti-inondation car l’eau de pluie est absorbée par le sol au lieu de finir dans les drains puis en mer ou dans les habitations. C’est aussi une solution anti-chaleur puisque l’herbe et la terre rafraîchissent l’air, un parking éponge étant 15°C plus frais qu’un parking en asphalte, offrant un réel confort pour les clients des centres commerciaux.
On y gagne aussi en biodiversité en plantant du vétiver, une plante locale qui tient le sol pendant les cyclones et filtre les polluants. Enfin, un parking vert est tout simplement plus beau et devient un argument marketing fort pour les centres commerciaux.
Le devoir des centres commerciaux
Il ne s’agit pas d’enlever tous les parkings existants, mais d’être intelligent au moins pour le futur. Il faudrait donc que tout nouveau projet soit équipé de parkings « éponges et verts ». Les centres commerciaux et malls, avec leurs immenses parkings, sont les premiers responsables du ruissellement urbain et les nouveaux malls à Beau-Plan ou à Côte-d’Or devraient montrer l’exemple.
Les Smart Cities et morcellements Intergated Resort Scheme (IRS) se vendent comme « durables ». Or, un vrai projet durable commence par un parking qui respecte le cycle de l’eau. Les bâtiments publics doivent aussi être concernés. Commençons par une école pilote à Canal Dayot, où des familles ont tout perdu en 2013, pour que les enfants apprennent que leur cour de récré protège leur quartier. Les hôtels et IRS ont également leur rôle à jouer car le touriste vient chercher une île verte, pas une île de bitume, et un parking vert est une promesse tenue.
Le coût initial d’un parking éponge est 20 % à 30 % plus élevé qu’un parking classique. Pour un centre commercial avec 10 000 m² d’aire de stationnement, cela ne représente environ que 4 millions de roupies de plus à l’investissement. En revanche, une seule inondation majeure peut causer plus de 20 millions de roupies de dégâts et de pertes d’exploitation. Il faut ajouter la réfection de l’asphalte fissuré par la chaleur tous les cinq ans, et les drains publics saturés que l’État doit constamment agrandir avec nos impôts. En face, le parking éponge demande peu d’entretien et la valeur immobilière du bien augmente. Peut-être que les fonds CSR des grandes entreprises pourraient financer la différence. C’est donc un investissement, pas une dépense.
Pendant trop longtemps, nous avons construit en oubliant que l’eau doit aller quelque part. Le parking éponge n’est pas une lubie écologiste, c’est du génie civil moderne. Députés, maires, promoteurs ont une responsabilité. Laissons la terre respirer. Donnons à l’eau une chance de retourner dans la nappe phréatique au lieu de finir à la mer. Rendons aux Mauriciens des villes où il fait bon vivre, même après la pluie. Pour que plus jamais un 30 mars ne se reproduise, et pour que nos enfants disent « quand il pleut, notre ville est encore plus belle ».