
Ashok Prayag, l’architecte d’un échec.
Par Sameer Sharma
Trois jours. C’est le temps qu’aura tenu la mesure phare de la réforme des pensions : dévoilée le vendredi 19 juin, suspendue le lundi 22. À la reprise des travaux parlementaires, le Premier ministre a annoncé geler le « means testing » proposé, disant avoir « écouté » la population. Pour les retraités, c’est un répit. Mais qu’une réforme soit défaite en un week-end, sous la seule pression de la rue, n’atteste d’aucune consultation : c’en est l’aveu — et, plus grave, l’aveu d’une impréparation technique criante. Un dispositif abandonné en soixante-douze heures n’a jamais été modélisé ni testé sur les ménages. Un gel n’est pas une réforme : rien n’interdit qu’il revienne identique. Ce fiasco porte la marque d’une consultation viciée dès le départ : une commission dominée par les actuaires, sans un gestionnaire d’actifs ni expert en politique sociale, et dont plusieurs membres semblent en situation de conflit d’intérêts avec les fonds qu’ils conseillent ou gèrent.
Son discours s’ouvrait sur C.S. Lewis — « on ne peut refaire le début, mais on peut en changer la fin » — et se refermait sur Bastiat. Mais Bastiat aurait reconnu le sophisme : « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». On montre les milliards rendus aux plus modestes ; on tait ceux qui engraissent encore oligopoles et rentiers fonciers. Le Premier ministre cite Bastiat ; il aurait mieux fait de le lire : non un poète, mais un chirurgien de la rente.
Le seuil de Rs 14 000 : une ligne de pauvreté made in Port-Louis
Le gouvernement présente le seuil de Rs 14 000 comme la ligne de pauvreté relative de la Banque mondiale. L’attribution est exacte, mais trompeuse : il s’agit de la ligne relative de Statistics Mauritius — 50 % du revenu médian. Or une ligne relative mesure l’inégalité, non le coût de la vie. En faire le plancher d’une pension confond un écart social et un panier de subsistance ; la figer sans indexation, c’est la condamner à s’enfoncer sous l’inflation. Le gouvernement a certes relevé le seuil du Registre social — celui de la pension reste gelé à
Rs 14 000.
L’épreuve du coût réel est sans appel. L’Enquête sur le budget des ménages 2023 chiffre la dépense moyenne par ménage à Rs 41 870 ; avec 12,6 % d’inflation cumulée depuis, elle dépasse aujourd’hui Rs 47 000. Un couple vivant des seules pensions de base perçoit Rs 31 110 — soit 2 × Rs 15 555 —, près de Rs 16 000 sous la dépense moyenne d’un foyer. Un retraité seul n’a que Rs 29 555 : zéro marge. Un plancher d’inégalité là où une pension exige un seuil de subsistance.
Ce que je conteste n’est pas le principe d’une pension ciblée — l’ancien régime était intenable, le ratio de dépendance passé de 16 à 4,7 actifs par retraité depuis 1962. Je conteste la méthode : une cible tracée sans consultation ni indexation, et dont la dégressivité est délibérément sélective. L’annexe (section 27.9) prévoit 50 sous de ponction par roupie au-delà de Rs 14 000 — mais dividendes et intérêts échappent au test (section 27.8(c)). Un rentier qui encaisse Rs 100 000 de dividendes garde sa pension entière ; l’ouvrier qui a cotisé toute sa vie voit la sienne rognée. Indexée sur la dépense réelle des ménages, la formule devrait donner Rs 32 500 pour une personne seule, Rs 48 750 pour un couple — couvrant 69 % du coût de la vie, contre 30 % aujourd’hui.
L’angle mort du test : informel contre formel
Le dispositif souffre d’un défaut plus profond encore : il ne frappe que ce qui se déclare. Dans l’économie formelle, chaque roupie est traçable — salaire au PAYE, pension, relevé bancaire — et tout revenu au-delà de Rs 14 000 est amputé, sans échappatoire. Dans l’informel — commerce au comptant, loyers non déclarés, petits métiers —, une large part des revenus reste invisible à l’administration : il suffit d’afficher un revenu sous le seuil pour garder la pension entière, quelle que soit la réalité de l’argent qui circule.
Couplé à l’exclusion des dividendes, le mécanisme verse dans l’absurde : il épargne le capital et l’argent non déclaré, et ne retombe que sur le revenu documenté — celui des salariés et des retraités formels. On récompense l’opacité, on pénalise la déclaration. Au moment même où Maurice devrait élargir sa base contributive, l’État prime la dissimulation. Ce n’est pas un hasard si l’Australie teste le patrimoine : on y vérifie des actifs, pas une déclaration sur l’honneur.
Comparatif international : l’exception mauricienne
| Pays | Test des moyens | Particularité clé |
| Canada | Revenu total | Dividendes et intérêts inclus ; indexation automatique sur l’IPC. |
| Australie | Revenu et actifs | Double test ; indice du coût de la vie spécifique aux retraités (PBLCI). |
| Royaume-Uni | Revenu + épargne | Savings Credit : un mécanisme qui récompense explicitement l’épargne. |
| Maurice | Revenu uniquement | Dividendes et intérêts exclus ; aucun test sur les actifs. |
Maurice : le seuil le plus bas, les exonérations les plus généreuses pour le capital. Non de la prudence — une brutalité délibérée, qui ménage la rente et accable le travail.
L’opacité érigée en méthode
Le gouvernement présente la réforme comme un vaste redéploiement de ressources, sans jamais publier le profil de revenu des
263 200 pensionnaires ni la part de l’« économie » qui relève d’une coupe réelle plutôt que d’un simple jeu d’écritures. Car l’annexe (section 27.16) acte la disparition, au 1er juillet 2027, des contributions sociales (CSG) et du Portable Retirement Gratuity Fund dans le nouveau régime contributif : une partie du « gain » n’est qu’un transfert de ligne, non une coupe. Sans ces données, impossible de distinguer l’économie réelle du report de charge. Cette opacité est une faute démocratique.
La commission des experts : quatre actuaires, zéro gestionnaire d’actifs
Sept membres, quatre actuaires — le président compris —, deux économistes et un statisticien : pas un gestionnaire d’actifs, pas un spécialiste en asset liability management ni en politique sociale. L’actuariat modélise des engagements et calibre des provisions — il ne pilote pas le risque de taux ni l’allocation d’un fonds de pension. Confier la réforme d’un régime de retraite à quatre actuaires, c’est charger un médecin légiste de réformer l’hôpital : il sait certifier les décès, non soigner les malades. Résultat : un bilan de solvabilité, non une réforme de politique sociale. Confondre les deux relève de l’erreur de catégorie.
Mais le problème dépasse la compétence : il touche à l’indépendance. Selon nos informations, le président de la commission préside également le SICOM, principal gestionnaire d’actifs des fonds de pension du secteur public. Un autre membre actuaire était à la tête d’Aon Hewitt Maurice, conseil en investissement de plusieurs grands fonds de pension mauriciens. Un troisième aurait repris ce portefeuille pour fonder Assurix — désormais pressenti comme conseil en investissement du nouveau NPF que ce même comité a conçu. Ce n’est pas une mise en cause personnelle : la compétence actuarielle de ces professionnels n’est pas remise en question. C’est une mise en cause du dispositif. Dans toute démocratie sérieuse, un tel comité devrait prévenir tout conflit d’intérêts et rendre son rapport public avant l’annonce budgétaire. Ici, le rapport n’a jamais été publié, la composition jamais débattue — le dénominateur commun de toutes ces défaillances.
Le vrai scandale : l’immobilisme structurel
Ce qui frappe dans ce budget, c’est ce qu’il ne contient pas : la moindre réforme de structure. L’État détient banques, assurances et casinos — autant de fiefs de patronage au bilan public. Les ouvrir au marché par des cessions partielles cotées à la Bourse de Maurice libérerait des capitaux pour désendetter l’État, piloté par un Financial Czar et des banquiers spécialistes des privatisations. Trois leviers compléteraient l’effort : taxe sur les terres oisives ; impôt différencié — 22 % sur la rente, 15 % pour qui investit et crée de l’emploi ; commission de la concurrence avec de vrais pouvoirs.
Conclusion : l’arbitrage manqué
Le vrai scandale n’est pas que la réforme ait échoué en trois jours. C’est qu’elle ait été conçue sans queue ni tête. Cibler les pensions, oui — l’universel était intenable. Mais à Rs 14 000 figées, sans indexation sur le coût réel de la vie, on ne fait pas de la justice sociale, on fait de la comptabilité de caserne. On ne peut pas isoler la réforme des pensions du reste : pas de réforme structurelle, pas d’assainissement des entreprises publiques, pas de taxe sur la rente foncière, pas d’impôt différencié entre celui qui investit et celui qui spécule — et pourtant on demande aux vieux de payer la note. C’est lâche.
Derrière ce fiasco, une équipe de conseillers en conflit d’intérêts — pseudo-économistes, anciens régulateurs qui tissent encore dans l’ombre — officie en toute impunité. Le Premier ministre les écoute, cite Bastiat sans le lire, et découvre son propre budget à la télé. Dans d’autres démocraties, on appellerait cela un signe. Ici, il est temps que son propre parti pose la question qu’il refuse de se poser : n’est-il pas temps de passer la main ?
Dans l’esprit de Bastiat : quand la loi et la morale se liguent pour perpétuer le pillage, il ne reste plus qu’à choisir son camp.