Par J.B. Colbert
Au lendemain des élections de novembre 2024, Navin Ramgoolam présentait sa nouvelle garde économique comme une « Dream Team » providentielle, censée restaurer l’intégrité des finances publiques. Des nominations de haut rang ont suivi au bureau du Premier ministre et à la Banque de Maurice ‒ où cette même équipe de rêve préside désormais, malgré une grave crise de gouvernance.
Un patrimoine occulte et une influence démesurée
Derrière le prestige des annonces se dissimulait un fait que le peuple mauricien n’était pas censé savoir. Le conseiller principal n’est pas qu’un technicien ; c’est un pur produit du groupe MCB, où il a officié pendant des décennies au sein des conseils d’administration du groupe et de ses filiales. Selon le rapport de gouvernance de MCB (2022) et les données Bloomberg, il détenait, au moment de sa nomination, environ 315 660 actions ordinaires ‒ un capital d’environ 137 millions de roupies ‒ complété par 20 000 actions privilégiées. Avec un dividende de 25,50 roupies par action pour l’exercice 2025, ce patrimoine lui assurait une rente annuelle d’environ 8 millions de roupies.
En clair : l’homme chargé d’orienter la politique économique de l’État percevait des revenus substantiels de la banque dont il allait désormais influencer le destin. Rien de tout cela n’a été déclaré lors de sa nomination. Là où des démocraties matures comme le Royaume-Uni ou le Canada imposent une transparence absolue et des mises sous tutelle des actifs, Maurice cultive le flou. Sans mécanisme de récusation, le conflit d’intérêts devient le mode de fonctionnement ordinaire.
Le narratif de la peur et l’expertise absente
Pour gérer une notation souveraine sous pression, un État responsable et mature fait appel à des arbitres neutres ‒ des cabinets comme Lazard ou Rothschild & Co, dont la seule rémunération est l’honoraire de conseil. Ces institutions ne détiennent aucune position sur les marchés et leur indépendance est leur raison d’être. Le Ghana et la Zambie, confrontés à de véritables crises de dette, ont su reconnaître la valeur de ces conseils spécialisés et exempts de tout conflit.
Maurice, au contraire, a confié ces discussions à un ancien économiste de banque qui n’a jamais été formé sur un desk de credit trading ou de Debt Capital Markets, et qui n’a jamais exercé le métier de credit rating advisory au sein d’une banque d’affaires internationale. Cette absence d’expertise technique est d’autant plus grave que le conseiller est lui-même en conflit d’intérêts direct : une dégradation d’un cran de la note souveraine impacterait immédiatement la valeur de son propre patrimoine boursier. Pourtant, le Premier ministre lui accorde un crédit démesuré pour avoir « évité » un déclassement ‒ une narration qui semble servir les intérêts de la banque plutôt que ceux du Trésor public.
L’échec des indicateurs et le mirage budgétaire
Pendant que le conseiller façonnait le récit de l’austérité, l’économie stagnait à une croissance décevante de 3,3 %. Le déficit budgétaire reste au-dessus de 7 % et la dette à 90 % du Produit intérieur brut (PIB). La situation est exacerbée par les tensions géopolitiques mondiales et une erreur de calcul diplomatique : le gouvernement a budgétisé 10 milliards de roupies provenant du Royaume-Uni pour les Chagos ‒ fonds qui ne seront pas versés. Ce trou budgétaire poussera le pays vers une austérité accrue. La question demeure : qui paiera ? Ce sera la classe moyenne et les retraités, dont les pensions sont réformées, tandis que les banques et les conglomérats affichent des profits records.
Capture de l’État et responsabilité politique
Le mot « junk » a été brandi comme un épouvantail médiatique pour contraindre la population. Techniquement, Maurice n’est pas en situation d’effondrement, et les marchés ont déjà intégré la fragilité du profil mauricien depuis 2022. La panique est une construction destinée à protéger la notation de la MCB, fondement de sa capacité de levée de fonds en Afrique.
Le véritable problème réside dans le manque de culture financière des politiciens mauriciens, qui ne comprennent pas les subtilités dans ce domaine et permettent une capture totale de l’État par le secteur privé. Le processus de recrutement au bureau du Premier ministre souffre d’une absence flagrante de due diligence, de déclaration d’intérêts et de vérifications d’antécédents. Maurice n’est plus dirigé par les élus, mais par des conseillers déconnectés et intéressés.
Une dette de vérité
Le silence officiel entourant le passé de ce conseiller à Statistics Mauritius reste un aveu d’opacité. Le véritable risque pour Maurice n’est pas Moody’s, mais un retour sur la liste grise du Groupe d’acton financière (GAFI). Tant que Maurice ne légiférera pas pour imposer une transparence totale, les travailleurs continueront de subir une rigueur décidée par ceux qui ont tout à gagner du maintien du statu quo financier. Cette obligation de vérité envers les citoyens ‒ traités comme des sujets ‒ reste entière.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne constituent pas des conseils financiers.