De quels militants parlez-vous, monsieur Bhagwan ?
Depuis quarante-huit heures, Rajesh Bhagwan n’a qu’un mot à la bouche. Un seul. Répété à chaque conférence de presse, glissé dans chaque déclaration, brandi comme un bouclier moral contre toute critique : les militants.
« Les militants m’ont dit de rester. » « Je suis là pour les militants. »
« Les militants ont souffert pendant vingt ans et méritent d’être récompensés. »
La litanie est impeccable. Elle est aussi, à l’examen des faits, profondément malhonnête.
Car il y a une question que personne, dans la presse mainstream, n’a encore osé poser à Rajesh Bhagwan. Une question simple. Directe. Irréfutable.
De quels militants parle monsieur Bhagwan ?
Militants, agents, votants, sympathisants…
Bhagwan l’a dit lui-même, sans détour, avant la démission de Bérenger : « Kan mo’nn fer letour mo sirkonskripsion pandan weekend zot tou inn dir mwa pa kit gouvernman. »
Il a fait le tour de sa circonscription. Beau-Bassin/Petite-Rivière. Pas de toute l’île. Pas des militants MMM de Mahébourg, de Flacq, de Triolet, de Quatre-Bornes, de Rivière-du-Rempart. De sa base à lui. Dans sa circonscription à lui.
Et qui trouve-t-on dans ce tour de circonscription le week-end ? Ceux qui gravitent autour d’un ministre en exercice et dont la situation personnelle dépend directement de son maintien au gouvernement. Les agents de terrain qui espèrent une nomination. Les gros bras dont le prestige local est indexé sur le portefeuille ministériel de leur champion. Les fidèles dont la loyauté est proportionnelle aux faveurs reçues ou espérées.
Ce ne sont pas les militants du MMM. Ce sont les clients politiques de Bhagwan à Beau-Bassin. La nuance est capitale ‒ et Bhagwan le sait mieux que quiconque.
Il y a les militants que l’on invoque. Et les militants que l’on consulte. Ce ne sont jamais les mêmes.
Les « militants » qui disent non à Bhagwan
Pendant que Bhagwan faisait son tour de Beau-Bassin, d’autres militants exprimaient leur opinion, y compris ceux de sa circonscription. Sans qu’on les consulte. Sans qu’on leur demande. Spontanément, massivement, dans toutes les langues de l’île.
Ce sont les militants coaltar de 1969 ‒ ceux qui ont suivi Bérenger quand il n’était qu’un jeune homme aux idées révolutionnaires et qui lui sont restés fidèles pendant cinquante ans, dans l’opposition comme au gouvernement, sans rien demander en retour.
Ce sont les militants de Mahébourg qui ont voté mauve en 2005, en 2010, en 2014 ‒ dans le désert de l’opposition ‒ et qui n’ont jamais croisé Bhagwan dans leur circonscription pour leur demander comment ils allaient.
Ce sont les militants de Flacq, de Rivière-du-Rempart, de Triolet ‒ ceux dont les noms ne figurent sur aucune liste de nominations, dont les enfants n’ont reçu aucun emploi, dont la loyauté au MMM n’a jamais été récompensée par aucun avantage.
Ces militants-là n’ont pas été consultés le week-end. Mais ils ont répondu quand même ‒ dans la rage et dans la tristesse, par des milliers de commentaires et de critiques cinglantes contre les seize parlementaires MMM. Et leur réponse était l’exacte opposée de celle que Bhagwan prétend avoir recueillie.
« Mo pou nepli kapav mars dan Beau-Bassin »
Mais le passage le plus révélateur des déclarations de Bhagwan n’est pas celui sur les militants. C’est celui-ci, prononcé avant la démission de Bérenger, avec une franchise désarmante : « Si mo swiv Bérenger, mo pou nepli kapav mars dan Beau-Bassin. »
Cette phrase est extraordinaire. Elle ne parle pas de convictions. Elle ne parle pas de programme gouvernemental. Elle ne parle pas de l’intérêt national ou de la continuité institutionnelle. Elle parle de sa capacité à circuler dans sa propre circonscription. De son ancrage local. De sa survie électorale personnelle.
C’est l’aveu le plus transparent qu’un homme politique puisse faire : je reste parce que partir me coûterait ma base. Et cette base ‒ ces quelques dizaines de personnes qui définissent sa capacité à
« marcher » dans Beau-Bassin ‒ il les appelle ensuite, avec une audace remarquable, « les militants ».
Quand un homme politique confond sa survie électorale personnelle avec l’intérêt des militants, il ne fait pas de la politique. Il fait de la comptabilité.
Agent de placement ou représentant du peuple ?
Il y a une deuxième déclaration de Bhagwan qui mérite d’être examinée avec la même précision. Elle date du comité central, et elle a été documentée par la presse.
Lors de ce CC, les ministres mauves ont fait valoir que « les militants doivent être récompensés après vingt ans de souffrance ». Et Bhagwan a mené cette ligne avec conviction. Des emplois pour les militants. Des nominations. Des contrats. Des promotions.
C’est ici que le masque tombe complètement. Car ce que Bhagwan décrit comme sa mission politique n’est pas de gouverner l’île Maurice ‒ c’est d’assurer à ses mandants de Beau-Bassin une promotion, un emploi, un contrat, une faveur. Il est moins le représentant d’une circonscription que l’agent de placement de sa clientèle.
Et pour maintenir ce rôle d’agent de placement, il faut rester ministre. Parce qu’un ministre place. Un député dans l’opposition ne place personne.
C’est la logique complète et cohérente du choix de Bhagwan ‒ non pas la loyauté aux militants du MMM, mais la fidélité à un système d’échanges de services qui constitue la base réelle de son pouvoir local.
L’aveu d’un ingrat
Bhagwan a dit une troisième chose que la presse a relevée sans en mesurer toute la portée.
Interrogé sur sa récente distinction nationale, il a déclaré : « Mo dekorasion GCSK se enn rekomandasion Paul Bérenger ki Premie minis inn aprouve. »
Il reconnaît donc, de sa propre bouche, devoir sa distinction nationale à Paul Bérenger. L’homme qu’il accuse d’abandonner les militants. L’homme dont il retourne la démission contre lui. L’homme à qui il doit quarante ans de carrière politique, son ticket d’entrée en politique, sa notoriété, sa crédibilité, et maintenant sa médaille.
Dans toute société qui respecte la notion de dette morale, cet aveu suffit. Il n’est pas nécessaire d’ajouter un mot.
À qui appartient le MMM ?
La question que pose cette crise ‒ au-delà de Bhagwan, au-delà des seize, au-delà même de Bérenger ‒ est une question fondamentale sur la nature de la politique mauricienne.
Un parti politique appartient-il à ses élus ? À ses ministres ? Aux quelques dizaines d’agents politiques qui gravitent autour d’eux dans leurs circonscriptions respectives ?
Ou appartient-il à ces hommes et ces femmes anonymes ‒ à Mahébourg, à Flacq, à Triolet, à Rivière-du-Rempart ‒ qui ont voté mauve pendant vingt ans d’opposition sans rien recevoir en retour, par conviction pure, et qui ont exprimé massivement et spontanément leurs critiques contre les seize ce vendredi pour dire ce que Bhagwan n’a pas voulu entendre ?
Ces militants-là n’ont pas été consultés le week-end. Ils n’habitent pas dans la circonscription de Beau-Bassin. Ils ne déjeunent pas avec Bhagwan.
Mais ils existent. Ils votent. Et en 2029, dans l’isoloir, ils répondront à la question que personne n’a osé poser ‒ en silence, sans conférence de presse, sans formule sur l’intérêt national.
Monsieur Bhagwan a invoqué les militants pour justifier son choix. Les vrais militants ‒ ceux qu’il n’a jamais consultés ‒ ont répondu par des milliers de critiques cinglantes. Ils n’ont pas dit ce qu’il voulait entendre.
Thomas Crook