Le décès de Ras Natty Baby a créé une polémique, vite oubliée.

Par Narain Jasodanand

On croyait qu’après l’affaire Ras Natty Baby les abus consistant à envoyer des malades se faire soigner à l’étranger, même lorsque c’est inutile, risqué ou évitable, allaient cesser. Hélas non !

Cette pratique se poursuit. Elle est d’autant plus préoccupante que, cette fois, ce ne serait ni une ONG ni une pseudo-ONG qui pousserait les patients à l’étranger, notamment vers l’Inde, mais le ministère de la Santé lui-même.

Scoop.mu a été informé de plusieurs cas de ce genre. Voici l’un d’entre eux.

Début juin, une dame de 78 ans est admise à l’hôpital de Rose-Belle, puis transférée à Candos, à la suite d’une rupture d’anévrisme cérébral avec hémorragie méningée.

« C’est une urgence vitale », nous explique un médecin. « Chaque heure compte. Chaque jour compte. Le patient peut resaigner. Le cerveau peut gonfler. L’eau peut s’accumuler dans la tête. Le patient peut devenir confus, somnolent, puis tomber dans le coma. Il peut faire un AVC et mourir. »

Pourtant, ce n’est qu’au bout de trois semaines qu’un board au ministère de la Santé recommande le transfert de la dame vers un hôpital en Inde. Ses proches, eux, ne sont pas d’accord. Ils savent qu’un voyage à l’étranger, dans ces conditions, est risqué. Ils demandent au médecin traitant pourquoi ne pas la transférer dans une clinique privée à Maurice, au cas où elle ne puisse être traitée dans un hôpital public.

Que leur répond-t-on ? « Le traitement n’est pas disponible à Maurice, et en Inde, il coûtera moins cher. » Pour rappel, le gouvernement rembourse jusqu’à Rs 1,3 million pour des soins à l’étranger.

Après l’insistance de la famille, la patiente est finalement transférée vers une clinique locale le 26 juin, soit environ trois semaines après son admission initiale à l’hôpital de Rose-Belle.

Cependant, lorsqu’elle arrive à la clinique, l’ambulance ne remet pratiquement rien. « Il n’y avait aucun dossier médical structuré, aucune chronologie détaillée de son admission, aucun résumé neurochirurgical et aucune imagerie au moment de son arrivée », nous confie-t-on.

« Comment peut-on transférer une patiente avec une rupture d’anévrisme cérébral sans transmettre les images nécessaires ? » s’indigne un médecin. « Dans ce type de cas, l’imagerie, c’est la carte routière du cerveau. Sans dossier ni imagerie, les médecins qui reçoivent la patiente doivent presque recommencer l’évaluation à zéro. Et pendant ce temps, le risque continue. »

À la clinique, la patiente est prise en charge rapidement. Quelques jours plus tard, son état s’améliore nettement. Elle quitte l’ICU pour la salle. Elle réagit positivement et peut mouvoir les quatre membres. Son état s’est stabilisé et elle récupère.

Pas un colis

Le fait qu’elle soit restée auprès de sa famille semble avoir aussi compté. « Un malade n’est pas un colis que l’on expédie », nous dit le médecin. « Il n’a pas seulement besoin d’un lit d’hôpital. Il a besoin d’une main connue, d’une voix familière, d’une fille, d’un fils, d’un proche qui lui parle, qui l’oriente, qui lui rappelle où il est, qui lui donne du courage. Quand on envoie un patient à l’étranger, on l’arrache à son environnement, à ses proches. On ajoute de l’angoisse à l’angoisse. »

Les proches de cette patiente se posent aujourd’hui des questions. Pourquoi a-t-il fallu insister autant pour qu’elle soit traitée localement ? Pourquoi la solution indienne a-t-elle été privilégiée d’emblée ? Pourquoi dire que le traitement n’est pas disponible à Maurice alors qu’il a finalement été réalisé ici ? Pourquoi une patiente dans un état aussi grave a-t-elle été transférée sans dossier complet ni imagerie ? Pourquoi une famille a-t-elle dû se battre pour obtenir une prise en charge qui aurait dû être organisée plus tôt ?

« Treatment not available locally »

Ces questions sont d’autant plus pertinentes que, selon nos informations, au moins deux cas semblables seraient référés chaque semaine vers des cliniques indiennes.

N’est-il pas temps que nos hôpitaux soient dotés des équipements, instruments et du personnel qualifié nécessaires pour traiter ces patients sur place, plutôt que de dépenser des fortunes en transferts à l’étranger ?

Entre les hôpitaux publics mauriciens et les cliniques indiennes, il existe pourtant une autre option : les cliniques locales.

Mais, comme dans le cas de cette patiente, les autorités semblent trop souvent préférer la voie indienne, avec cet argument choc, qui ne peut être contesté : « treatment not available locally ».

Cette phrase, répétée chaque semaine, évite de se demander si, avec une meilleure organisation, une meilleure collaboration public-privé et une meilleure disponibilité du matériel, le patient aurait pu être traité ici, près de ses proches.

« Il est vrai que certaines cliniques locales coûtent cher, reconnaît notre interlocuteur, mais pourquoi ne pas négocier ? Pourquoi ne pas établir des tarifs encadrés pour les urgences ? Pourquoi ne pas créer un protocole national pour chaque pathologie ? Pourquoi ne pas mettre autour de la même table le ministère, les hôpitaux publics, les cliniques locales et les spécialistes ? »

Coûts cachés

Tout en ajoutant : « Si l’on compare uniquement les prix, nous (cliniques locales) serons toujours battus par les Indiens. Toutefois, les prix annoncés en Inde peuvent aussi grimper après l’admission. »

Du reste, nous fait-on comprendre, les cliniques locales n’investiront jamais durablement dans les instruments spécialisés, les technologies de pointe et les ressources humaines si les patients mauriciens sont systématiquement dirigés vers l’étranger. « On ne peut pas demander au privé local d’investir dans des équipements coûteux tout en lui retirant les patients qui justifieraient cet investissement. On ne peut pas vouloir une médecine moderne à Maurice tout en continuant à exporter nos malades dès que les choses deviennent sérieuses. »

Une autre question est revenue souvent dans nos échanges avec des médecins : par qui et comment assurer le suivi du patient revenu de l’Inde ? « Qui surveille le risque de récidive ? Qui revoit les images ? Qui prend en charge les éventuelles complications ? Qui explique à la famille ce qu’il faut surveiller dans six mois, dans un an, dans deux ans ? »

Transparence et audit

La question de la transparence se pose également. Lorsque le ministère paie des cliniques étrangères, les patients et leurs proches savent-ils réellement combien a été dépensé ? Ont-ils accès aux détails de la facture ? Savent-ils combien coûte réellement leur prise en charge une fois admis ? Et surtout : qui en bénéficie réellement ?

Quand des patients sont régulièrement dirigés vers les mêmes circuits à l’étranger, alors que certaines prises en charge peuvent être organisées localement, on est en droit de se demander s’il n’existe pas des intérêts cachés, des intermédiaires, des arrangements. Et des commissions ? Une forme de système organisé entre certaines cliniques privées à l’étranger et certains décideurs au sein de l’appareil administratif ?

On se rappelle que lors de son discours de clôture des débats sur le Budget 2026-2027, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait lui-même admis que « Hon. Bachoo knows, in that also, there is a mafia operating ». Mais où, il ne l’avait pas dit.

Les gouvernements passent, les ministres changent, mais dans l’administration, ceux qui instruisent les dossiers, orientent les patients, valident les transferts et décident que tel traitement est ou n’est pas disponible localement restent souvent en place, nous rappelle un haut fonctionnaire à la retraite. Qui est d’avis qu’il est temps d’effectuer un audit indépendant pour savoir combien de patients sont envoyés chaque année à l’étranger, vers quels établissements, pour quelles pathologies, à quel coût réel, avec quels résultats, et pourquoi une prise en charge locale n’a pas été retenue lorsque des compétences existaient à Maurice.

Si les proches de cette dame de 78 ans ont pu et su poser les questions qu’il fallait et insisté pour que celle-ci soit traitée à Maurice, quid des autres ?

Exportation de malades et « medical hub »

Au moins l’un des médecins à qui Scoop.mu a parlé paraissait vraiment éprouver de l’empathie pour ces patients et ne semblait pas motivé uniquement par le besoin de la clientèle.

Il s’interroge : « Voulons-nous continuer à exporter nos malades, ou voulons-nous enfin construire une capacité locale de traitement digne de ce nom ? Un patient mauricien ne devrait pas avoir à quitter son pays simplement parce que le système n’a pas su organiser ce qui existe déjà. Une famille ne devrait pas avoir à supplier pour obtenir, à Maurice, un traitement qui peut être réalisé sur place. »

D’autant plus que, pourrions-nous ajouter, les différents gouvernements qui se sont succédés parlent de faire de Maurice un medical hub.