Pour Sameer Sharma, le seuil pour le Means Test aurait dû être de Rs 43 000 et non
Rs 14 000.

Par Sameer Sharma, économiste

Analyse approfondie de la viabilité structurelle, de la distribution des revenus et de la refonte institutionnelle des fonds souverains mauriciens.

Introduction : le mirage comptable d’une réforme injuste

En ce mois de juin 2026, la note de conjoncture publiée par Moody’s Ratings rappelle une dure réalité : même si la trajectoire budgétaire immédiate montre des signes de consolidation, le risque structurel lié à la « dérive des politiques publiques » (policy drift) reste entier. L’annonce puis la suspension immédiate du mécanisme de ciblage (means-testing) de la pension d’État ‒ qui prévoyait un démarrage brutal de la dégressivité pour s’éteindre complètement à un plafond d’exclusion ‒ illustrent l’incapacité des autorités à concevoir un modèle socialement acceptable et économiquement viable.

Cette volte-face, dictée par la pression populaire, met en lumière les lacunes criantes du rapport intérimaire soumis par la commission d’experts sur la réforme des retraites. Ce document s’apparente davantage à une présentation réglementaire déconnectée des réalités qu’à une feuille de route scientifique. Face au vieillissement démographique accéléré du pays, où le ratio actifs/retraités s’effondrera de 7,53 en 2025 à seulement 2,47 d’ici 2064, le gouvernement a choisi la voie du moindre effort en imposant un seuil de ciblage extrêmement bas. L’unique objectif de cette manœuvre était de maximiser les économies budgétaires à court terme sur le dos de la classe moyenne, plutôt que de s’attaquer aux inefficacités structurelles de l’économie mauricienne.

1. L’asphyxie de la classe moyenne et l’exigence d’un index des seniors

Le grand tort de la commission d’experts est d’avoir capitulé devant la facilité comptable sans bâtir d’indicateur scientifique objectif. Pour maximiser à tout prix les économies de l’État, le gouvernement s’est basé sur un seuil technique de pauvreté relative fixé à 14 000 roupies, un chiffre calculé à partir de 50 % d’un salaire médian d’activité qui n’a aucune pertinence pour le quotidien d’une personne âgée.

Ce calcul punit sévèrement la classe moyenne formelle. Selon les données de l’enquête Household Budget Survey (HBS) et du Continuous Multi-Purpose Household Survey (CMPHS 2025), le revenu mensuel médian des ménages s’élève à 53 100 roupies, et le salaire mensuel moyen d’un employé est de 37 200 roupies. Les employés des tranches moyennes subissent déjà une fiscalité visible et des prélèvements obligatoires transparents. En déclenchant le couperet de la dégressivité (tapering) à un niveau si bas, le système siphonne le pouvoir d’achat de ménages ordinaires qui luttent pour maintenir un niveau de vie décent face à l’inflation, tout en qualifiant indûment cette classe moyenne de population « aisée ».

De surcroît, le HBS et les rapports statistiques officiels fournissent une distribution des salaires mais omettent totalement de construire un index du coût de la vie des seniors ajusté à l’inflation. Les politiciens et les experts ont également commis une perversion technique majeure en excluant les dividendes du calcul des prestations sociales lors du ciblage, permettant ainsi à de riches rentiers du capital d’apparaître éligibles aux prestations étatiques.

Pour corriger cette injustice, le système doit être recalibré afin que la dégressivité ne s’applique qu’à partir du 80ème percentile de la distribution des revenus individuels (soit au-dessus de 43 000 roupies) ou des ménages (au-dessus de 81 600 roupies). Seuls les derniers 20 % de la pyramide économique doivent voir leurs allocations réduites.

Pour compenser le manque à gagner budgétaire de ce plancher plus juste, l’État doit explorer de nouvelles recettes structurelles issues de l’économie politique :

  • Un impôt sur les sociétés à deux niveaux (Two-Tiered Corporate Tax) : surtaxer fortement les secteurs de rente non productifs et alléger massivement la fiscalité des entreprises qui réinvestissent activement leurs profits dans l’appareil industriel et technologique.
  • Une taxe sur la valeur foncière (Land Value Tax) : cibler la détention spéculative des grands propriétaires fonciers.
  • La libéralisation et la privatisation sélective : stimuler une concurrence libre et loyale pour briser les monopoles historiques, et privatiser sélectivement les nombreuses entreprises publiques (State-Owned Enterprises ou SOE) dont la gestion déficiente et clientéliste étouffe la productivité et la croissance du pays.

2. Le défi de l’économie informelle : les leçons des proxies internationaux

Le rapport de la commission commet un oubli technique impardonnable : il n’explique à aucun moment comment mesurer les revenus du secteur informel pour appliquer le means-testing. Si l’administration se contente du revenu imposable déclaré, les salariés formels sont lourdement pénalisés tandis que les opérateurs informels captent l’intégralité des aides.

Pour surmonter cette asymétrie d’information, plusieurs pays émergents appliquent avec succès des systèmes de substitution ou proxies basés sur le patrimoine et le niveau de consommation visible plutôt que sur les fiches de paie :

  • Le modèle chilien du Proxy Means-Testing : le Chili utilise son Registro Social de Hogares pour évaluer le niveau socio-économique réel des foyers informels. L’État croise de manière automatisée la consommation d’électricité, l’accès aux infrastructures et l’achat d’actifs durables pour attribuer un score de revenu théorique.
  • L’Asset-Testing sud-africain : face à une forte informalité, l’Afrique du Sud évalue la valeur marchande du capital global d’un foyer (terrains, dépôts bancaires, propriétés secondaires). Si un opérateur informel affiche un revenu officiel nul mais accumule des actifs au-delà d’un plafond légal, il est automatiquement exclu du socle social universel.

Maurice doit impérativement unifier les bases de données de la MRA avec le registre foncier (Registrar-General) et le registre des véhicules (NTLA) pour traquer la richesse informelle et rendre le ciblage équitable.

3. La crise de l’actif : amateurisme financier, capture politique et privilèges privés

La viabilité à long terme d’un régime de retraite repose sur deux piliers : la gestion des engagements (les passifs) et la performance des réserves (les actifs). Si la commission d’experts s’alarme légitimement du déficit de 53 milliards de roupies du fonds des corps constitués (Statutory Bodies), elle passe sous un silence coupable la gestion désastreuse de l’actif du National Pensions Fund (NPF) et du National Savings Fund (NSF), ainsi que des entités comme la SICOM.

L’échec des allocations d’actifs stratégiques (SAA)

Les pratiques modernes à l’échelle internationale reposent sur des portefeuilles matures, dotés de comités d’investissement hautement qualifiés qui appliquent une Allocation stratégique d’actifs (SAA) ‒ le cadre technique qui définit la répartition à long terme des capitaux entre différentes classes d’actifs (actions, obligations, immobilier) pour maximiser les rendements sous contrainte de risque.

À Maurice, le NPF, le NSF et la SICOM souffrent d’une SAA défaillante, souvent conçue par les conseillers mêmes à l’origine du rapport de la commission. Les marchés locaux de capitaux manquent cruellement de profondeur et de liquidité. Le fonds surinvestit dans un marché obligataire local fragmenté, où l’excès de liquidité bancaire écrase les écarts de rendement (corporate spreads), offrant des taux réels médiocres. Les marchés d’actions locaux sont sous-développés, et l’allocation vers les investissements alternatifs ou internationaux est dérisoire, privant les fonds d’actifs capables de battre l’inflation à long terme.

Le coût de la double capture : publique et privée

L’absence totale d’indépendance et de responsabilité opérationnelle (accountability) a transformé l’épargne des travailleurs en une caisse financière à double entrée, exploitée tant par le pouvoir politique que par des intérêts corporatistes privés :

  • La capture étatique (MK et SBM) : le NPF a englouti des sommes massives dans des entités étatiques mal gérées. Air Mauritius (MK), gérée selon des impératifs politiques, a fini par être placée sous administration volontaire, radiée de la bourse (delisting) et déclarée en situation d’insolvabilité. De même, la State Bank of Mauritius (SBM) a été utilisée à maintes reprises pour financer des projets d’État ou des prêts risqués sans processus de diligence rigoureux, entraînant un effondrement de sa performance boursière.
  • La capture privée (Fonds d’amorçage et produits opaques) : certains conglomérats et intermédiaires financiers du secteur privé ont utilisé le NPF comme une source de financement complaisante. Des groupes privés ont obtenu d’importants capitaux d’amorçage (seed capital) pour des véhicules d’investissement sans expérience ni processus de diligence raisonnable. Par ailleurs, des produits structurés complexes et illiquides ont régulièrement été vendus au NPF, enrichissant les intermédiaires par des frais de gestion cachés élevés sans améliorer le profil de rendement ajusté au risque (risk-adjusted return) du portefeuille global.

4. L’illusion des obligations d’État comme actifs de couverture (Matching Assets)

Dans un fonds de pension moderne, les obligations d’État à long terme sont traditionnellement utilisées comme actifs d’adossement ou de couverture (matching assets) pour faire face aux engagements futurs. À Maurice, cette stratégie d’adossement au passif (LDI) est structurellement biaisée.

En raison d’un excès chronique de liquidités dans le circuit bancaire local, les rendements des obligations du gouvernement mauricien s’établissent à des niveaux historiquement bas, bien en dessous du taux de croissance mathématique des engagements du fonds (les passifs). Ces passifs augmentent de manière organique sous l’effet combiné du vieillissement de la population, de l’inflation et de la hausse des salaires. Par conséquent, une obligation d’État mauricienne à long terme n’est pas un véritable actif de couverture ; elle garantit presque scientifiquement un appauvrissement à long terme du fonds et creuse un déficit de financement négatif.

5. L’impact direct sur les citoyens : pourquoi ce désastre financier vous concerne

Ce manque cruel de rendement et d’indépendance financière se traduit par des conséquences directes, tangibles et brutales pour chaque citoyen mauricien :

  • Moins d’argent pour votre retraite (Pilier 2) : le NPF et le NSF fonctionnent sur une logique de capitalisation (Pilier 2).
    Les cotisations prélevées chaque mois sur votre salaire doivent être investies pour fructifier. Si ces investissements dégagent des rendements médiocres ou subissent des pertes sèches, le capital accumulé à votre nom à l’âge de 65 ans sera insuffisant. Votre pension du Pilier 2 diminuera drastiquement, ne suffisant plus à vous garantir un niveau de vie digne.
  • Le transfert de charge sur le Pilier 1 et l’explosion de la dette d’État : lorsque le Pilier 2 (contributif) s’avère incapable de fournir des bénéfices suffisants, les retraités basculent massivement vers le Pilier 1 (la pension publique de base ou SAP, financée directement par l’État). Pour éviter une paupérisation généralisée des aînés, le gouvernement se retrouve contraint d’augmenter la part du Pilier 1 dans le revenu total des retraités. Comme le Pilier 1 n’est pas provisionné et fonctionne sur le budget courant, cette explosion des dépenses de transfert creuse immédiatement le déficit fiscal. Pour honorer ces paiements, l’État doit s’endetter massivement, une dynamique insoutenable qui a déjà contribué à hauteur d’un tiers à la croissance de la dette publique totale au cours de la dernière décennie.

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| Amateurisme des comités d’investissement & Double Capture   |
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|    Rendements structurellement inférieurs au passif brut    |
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|    Faiblesse des réserves du Pilier 2 (Moins de pension)    |
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| Dépendance accrue au Pilier 1 (Pension d’État / SAP)        |
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| Explosion du déficit fiscal et de la Dette Publique Souveraine|
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6. La solution : le retour au système à trois piliers et la fondation de la MNIA

Pour restaurer le contrat social mauricien, l’architecture des retraites doit être réorganisée de manière claire et fonctionnelle autour de trois niveaux de protection hermétiques :

Le Pilier 1 constitue le socle de sécurité sociale de l’État, financé par la fiscalité directe. Il doit distribuer une pension d’État aux seniors, mais avec un ciblage (means-testing) lissé, équitable, où le lissage ne s’enclenche qu’au-delà du 80ème percentile des revenus (le top 20 %) afin de préserver intégralement la classe moyenne.

Le Pilier 2 incarne l’épargne publique obligatoire à cotisations définies, à travers un NPF 2.0 modernisé fusionnant les anciens fonds (NPF, NSF, PRGF). Ce pilier doit être géré en capitalisation intégrale, selon des processus d’investissement matures, et être totalement extrait de l’influence politique et des lobbys économiques.

Le Pilier 3 regroupe les régimes de retraite privés, sectoriels ou individuels, strictement facultatifs, permettant à ceux qui en ont les moyens de capitaliser un niveau de vie supérieur.

Fonder la Mauritius National Investment Authority (MNIA)

La gestion du Pilier 2 ne peut plus être laissée à des comités d’investissement amateurs et captifs. L’urgence absolue est la création par voie législative de la Mauritius National Investment Authority (MNIA), une entité souveraine, indépendante du pouvoir exécutif et redevable uniquement devant le Parlement.

La MNIA doit recruter des professionnels de la gestion d’actifs de calibre international, dotés d’un mandat strict : déployer une allocation d’actifs moderne et diversifiée à l’échelle mondiale, et structurée selon un cadre rigoureux de Gestion adossée au passif (Liability-Driven Investment ou LDI). Le LDI est une stratégie d’investissement financièrement rigoureuse qui consiste à structurer, calibrer et apparier précisément les flux financiers générés par les actifs du fonds avec le calendrier de sortie et l’évolution réelle des engagements de retraite futurs, éliminant ainsi le risque de rupture de liquidité intergénérationnelle. La loi fondatrice de la MNIA devra interdire formellement toute interférence politique, tout prêt d’amorçage sans historique de performance au secteur privé local, et tout rachat d’actions visant à renflouer des entreprises d’État défaillantes.

Conclusion

Une mauvaise gestion des actifs du NPF n’est pas une simple erreur technique sans conséquence ; c’est un impôt différé et invisible sur les générations futures. Chaque roupie perdue par un comité d’investissement complaisant est une roupie qui manquera dans la poche d’un retraité, ou une roupie de dette supplémentaire que ses enfants devront rembourser par une fiscalité accrue.

On ne sauvera pas le modèle social mauricien par des diaporamas d’experts visant à rationner la classe moyenne pour préserver les rentes économiques du pays. La viabilité de notre économie face au choc démographique exige de la clarté financière : un ciblage progressif limité au top 20 % des revenus, et la remise immédiate des clés de notre épargne nationale à la Mauritius National Investment Authority (MNIA), une autorité d’investissement moderne, qualifiée et incorruptible. Tout autre arbitrage ne ferait qu’accélérer une crise souveraine dont les prémisses sont déjà visibles.

 

Documents de référence officiels consultés :

  • Commission of Expert on Pension Reform – Interim Report – Steering Committee – 20 May 2026.pdf
  • Issuer_Comment – Government-of-Mauritius-Fiscal-26Jun2026 – PBC_1488665.pdf
  • pdf (Statistics Mauritius)