Il existe, dans l’histoire des institutions financières, une catégorie particulière de gouverneurs : ceux qui arrivent avec le verbe haut, l’indignation sélective et la mémoire courte.
Rama Sithanen appartient à cette catégorie. Son passage à la tête de la Banque de Maurice restera comme l’une des parenthèses les plus révélatrices de l’histoire institutionnelle mauricienne — non pas pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il a, méthodiquement, refusé de faire.
Les faits sont désormais consignés dans des dossiers publics. Ils ne souffrent plus de contestation.
Mr No
Le 29 août 2025, lors de sa conférence de presse de démission, le Second Deputy Governor Gérard Sanspeur a prononcé une phrase dont peu a pris la pleine mesure : « J’ai à maintes reprises dit au gouverneur qu’il faut absolument un exercice de ‘deep forensic’ sur tout ce qui s’est passé. Il a tout le temps refusé. Le gouverneur a aussi refusé de faire un inventaire complet de notre patrimoine financier. »
Neuf mois de demandes. Neuf mois de refus. Chaque fois. Sans explication publique. Sans justification consignée. Sans trace d’un quelconque débat institutionnel sur l’opportunité ou les modalités d’un tel audit. Qui Sithanen couvrait-il ?
La Banque de Maurice était, rappelons-le, l’actionnaire unique de la MIC — cette institution qui avait injecté Rs 80 milliards créés ex-nihilo dans l’économie mauricienne, dont Rs 56,8 milliards effectivement décaissées à soixante entités entre 2020 et 2024. Une institution dont les comptes consolidés avaient, selon les propres mots de Sithanen, « lourdement affecté le bilan financier de la Banque de Maurice ». Et pourtant : pas d’inventaire, ni d’audit forensique ni de cartographie des flux. Rien.
Vengeance oui, audit non
Si Sithanen opposait un refus d’enquête pour de gros dossiers, il choisissait d’instruire avec zèle d’autres beaucoup moins importants.
Trois jours après sa nomination à la tête de la Banque de Maurice, le nouveau gouverneur ordonnait une plainte au CCID contre Menlo Park Ltd pour … Rs 45 millions — une somme dérisoire comparée à ce que Verde Frontier Solutions encaissait, au même moment, en quelques semaines comme « success fees » sur le deal Ambre Hotel.
Aux Adam, l’arsenal complet : injonction de la Cour suprême, arrestations, inculpations provisoires, gel des avoirs, acharnement judiciaire. Aux bénéficiaires des Rs 232 millions de Verde, des Rs 300 millions de surfacturation sur l’hôtel Ambre, des Rs 8,1 milliards de prêts toxiques de Silver Bank : le silence, la protection confortable de l’absence d’enquête forensique.
Cette disproportion n’est pas anodine. Elle est la signature d’un système.
Car l’affaire Menlo Park, à mesure que ses couches se dévoilent, ressemble de moins en moins à la dénonciation vertueuse d’une fraude et de plus en plus à la liquidation d’un partenaire devenu encombrant. Selon les affidavits versés aux dossiers judiciaires, les Sithanen auraient promis à Menlo Park le déblocage intégral d’un financement de 6,3 millions USD s’il devenait gouverneur de la BOM — en échange de Rs 22 millions de commissions occultes, dont Rs 15 millions destinées à Tevin Sithanen via une société domiciliée à Mumbai. Le deal ayant été refusé, et les élections ayant produit un résultat dont personne n’avait anticipé l’ampleur, le fils du futur gouverneur appelait Aditi Boolell et Stéphane Adam dans la nuit du 11 au 12 novembre 2024 pour leur signifier : « Pou faire arete twa », « MIC dan nou la main », « Nou ki kontrol partou ». Tevin Sithanen a depuis été formellement identifié lors d’une parade au CCID et inculpé provisoirement pour infraction à l’ICTA.
Rama Sithanen avait, selon des documents publiés, lui-même rencontré les dirigeants de Menlo Park à son domicile le 19 octobre 2024 — à trois semaines des élections — pour solliciter des analyses électorales sur la circonscription n°18.
L’accusateur d’hier était le commanditaire d’avant-hier.
Le mauvais jeu de Sithanen dans l’affaire Silver Bank
Le refus de l’enquête forensique sur la MIC n’était pas un accident de parcours. C’était une politique. Elle s’inscrivait dans un ensemble cohérent d’obstructions documentées.
C’est encore Gérard Sanspeur, responsable du dossier Silver Bank, qui avait réduit par dix les honoraires du conservateur Grant Thornton — une décision de bonne gestion que Sithanen n’avait pas appréciée. En représailles, le dossier Silver Bank fut retiré à Sanspeur pour être confié au First Deputy Governor Rajeev Hasnah, qui s’empressa de réaugmenter ces mêmes honoraires. Dans le même temps, l’enquête forensique sur Silver Bank — réclamée par les déposants, par les observateurs, par le FMI dans ses rapports Article IV successifs — n’eut jamais lieu. Rs 8,1 milliards de prêts toxiques accordés à des sociétés fantômes en quelques semaines, des fonds publics engloutis, des déposants ruinés — et pas d’audit forensique. Sithanen s’y était opposé avec entêtement. Pourquoi ?
LA DÉCISION NEEROOA COMME RÉVÉLATEUR
La décision du juge Azam Neerooa du 13 février 2026, qui consigne pour la première fois dans un acte judiciaire les Rs 232 millions encaissées par Verde Frontier Solutions Ltd, donne rétrospectivement toute sa signification au refus forensique de Sithanen. Verde — une société de market research au chiffre d’affaires annuel de Rs 34 millions — percevait Rs 120 millions de « success fees » sur la transaction Ambre Hotel et Rs 82 millions sur un mystérieux « tax mandate ». Le rapport d’évaluation d’Elevante était antidaté de quatre mois. Le prix d’achat avait été gonflé de Rs 300 millions au-delà de ce que l’Investment Committee de la MIC avait recommandé — et le procès-verbal falsifié pour effacer cette irrégularité. Rs 50 millions avaient transité vers Kuros Fitout Solutions Ltd pour « un vague projet de villas » — étape de layering dans un processus de blanchiment présumé, selon les termes mêmes du juge.
Une enquête forensique sur la MIC, conduite dès novembre 2024 avec la rigueur que l’institution méritait, aurait remonté le fil. Elle aurait posé les questions que la FCC pose aujourd’hui avec neuf mois de retard. Elle aurait peut-être, avant que certaines traces ne disparaissent, identifié les bénéficiaires finaux que le juge Neerooa se refuse encore à nommer.
Sithanen n’en a pas voulu. Pourquoi ?
CE QUE L’HISTOIRE RETIENDRA
Un gouverneur de banque centrale a deux missions fondamentales : protéger la stabilité monétaire et préserver l’intégrité institutionnelle. Rama Sithanen a prétendu exercer la première tout en sacrifiant délibérément la seconde. Il est arrivé à la BoM Tower en pourfendeur de la fraude de l’ancien régime — dénonçant à juste titre la « connivence » entre la MIC et certains opérateurs, les prêts accordés à des sociétés fantômes, la complicité du ministère des Finances. L’indignation était spectaculaire. Mais elle était, comme souvent chez ceux qui l’étalent trop, sélective.
Car un gouverneur véritablement animé par la transparence n’aurait pas refusé, à chaque demande de son Second Deputy Governor, l’audit qui aurait permis de retracer l’intégralité des flux. Il n’aurait pas retiré à l’homme qui réduisait les honoraires abusifs le dossier qui lui permettait de les réduire. Il n’aurait pas mobilisé le board de son institution pour éliminer le seul membre de la direction qui refusait de se soumettre — ce même board composé de Sharmilla Bhima, Shalini Jugessur-Sumputh, Mehzabine Pirbhaï, Matthew John Lamport et Jennifer Webb de Comarmond, toujours en fonctions à ce jour, dont l’histoire retiendra qu’ils ont signé collectivement une exécution politique plutôt que d’exercer leur mission de contre-pouvoir.
Il n’aurait surtout pas, avec la précision mécanique d’un horloger, concentré toute l’énergie répressive de l’institution sur Rs 45 millions tout en veillant, avec le même soin, à ce que Rs 300 millions restent dans l’ombre.
Un homme qui choisit ses enquêtes choisit ses coupables. Et un homme qui choisit ses coupables protège, par définition, quelque chose ou quelqu’un d’autre.
La FCC, le juge Neerooa, et le temps feront le reste.
Jane Doe
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