Arnaud Mayer a-t-il bâti un empire sur du sable ?

Par Thémis

Depuis 2019, la loi dit que les employés seront protégés. Elle ne dit pas comment. Personne n’a jugé bon de le préciser…

 Il y a quelque chose d’obscène dans la façon dont une entreprise peut s’effondrer à Maurice.

Pas obscène au sens médiatique du terme ‒ pas le genre de scandale qui fait trembler les institutions, qui déclenche des commissions d’enquête, qui force les gouvernants à rendre des comptes. Non. Obscène au sens profond, viscéral : cette façon qu’ont les puissants de jouer aux billes avec des milliards empruntés à des banques d’État, de construire des châteaux de cartes sur le dos des travailleurs, de vivre dans une opulence presque indécente ‒ yachts, jets privés, villas de rêve, dîners de gala ‒ pendant que leurs employés comptent leurs roupies pour payer le bus. Et quand le château s’effondre, ce sont ces mêmes travailleurs qui ramassent les décombres à mains nues.

Bienvenue à Maurice. L’île du miracle économique. L’île où tout le monde a entendu parler des milliards. Personne n’a entendu parler des familles.

L’argent du peuple, les rêves d’un seul

Evaco Group a levé Rs 1,7 milliard d’obligations (bonds) auprès des épargnants mauriciens entre 2019 et 2025 ‒ utilisées pour rembourser les obligations précédentes, pendant que le cash-flow opérationnel se creusait à Rs 844 millions de pertes annuelles. La Mauritius Investment Corporation (MIC) a injecté Rs 100 millions d’argent public en octobre 2024 dans un groupe dont le cash net était déjà négatif de
Rs 819 millions.

Qui a décidé ? Sur la base de quelle due diligence ? Avec quelle reddition de comptes ?

Le silence de la MIC est assourdissant !

Les 350 qui n’ont rien demandé à personne

Il y a des noms et des prénoms derrière les chiffres. Il y en a au moins 350.

Des mères de famille qui ont pris des crédits-logement parce qu’elles avaient un salaire stable. Des pères qui ont promis à leurs enfants de payer leurs frais de scolarité. Des jeunes qui ont refusé d’autres offres d’emploi parce qu’Evaco semblait solide. Des professionnels qui ont donné dix ans, quinze ans de leur vie à construire les projets d’un homme dont le nom figure maintenant dans les journaux.

Ces gens-là n’ont pas reçu leur salaire de mars. Ni d’avril. Ni de mai.

Un receivership à la mauricienne : personne ne sait rien, personne n’est responsable

Certains ont essayé de comprendre. Ils sont allés voir la directrice des ressources humaines qui leur a dit qu’elle ne connaît pas les procédures pour licencier. Ils sont partis au Labour Office, collectivement, individuellement. Le Labour Office les a renvoyés vers le receiver manager. Celui-ci leur a dit qu’il n’est pas responsable de toutes les sous-sociétés du groupe.

Le circuit est parfait. Personne n’est responsable. Tout le monde se renvoie la balle. Les roupies, elles, ne reviennent pas.

Pendant ce temps, une liste secrète a circulé ‒ les « gardés », ceux qui recevraient leur salaire. Quarante personnes environ. Les autres ? Rien. Pas de lettre. Pas de compensation. Pas de congés payés. Rien.

Les vautours

Quand une grande entreprise tombe à Maurice, il se passe quelque chose de prévisible.

Les banques créancières nomment des receivers. Leurs receivers. Des professionnels mandatés pour récupérer leur argent. Pas l’argent des employés. Pas l’argent des petits porteurs d’obligations. Leur argent.

Le receiver manager, appelé par un employé désespéré qui n’a pas été payé depuis trois mois, lui répond qu’il n’est pas en charge de sa sous-société. Qu’il a « autre chose à faire ». Et il raccroche.

Ce n’est pas un accident. C’est la logique du système.

Le mandat du receiver est clair : maximiser le retour pour le créancier sécurisé. Les employés attendent leur tour dans la file, derrière les frais du receiver lui-même, derrière les banques. Et les honoraires du receiver ? Ils sont payés en priorité. Avant les salariés impayés. Avant les petits fournisseurs ruinés. Avant les acquéreurs VEFA (vente en l’état futur d’achèvement) qui ont versé des acomptes pour des villas qui ne seront peut-être jamais terminées.

Ce que les receivers vont faire ‒ et pourquoi ils ne le diront pas

Les receivers ne communiquent pas. Pas aux employés. Pas au public. Leur Notice du 28 mai 2026 s’adresse aux bondholders.
Les 350 travailleurs ont appris la mise sous receivership par les réseaux sociaux.

Pourtant, leur stratégie se dessine clairement pour qui connaît la mécanique.

Cap Marina sera probablement terminé. Non par empathie pour les acquéreurs ‒ mais parce que la SBM a émis une garantie financière d’achèvement (GFA) de Rs 2 milliards en faveur des acheteurs étrangers sous le Property Development Scheme (PDS). Si le projet n’est pas achevé, la SBM doit payer Rs 2 milliards d’indemnités et devient elle-même créancière supplémentaire d’Evaco. Elle a donc tout intérêt à financer l’achèvement pour limiter ses propres pertes. Les receivers le savent. Les acquéreurs étrangers sont protégés. Les acquéreurs mauriciens sans GFA ‒ eux, ne le sont pas.

Pour le reste du groupe, trois options s’offrent aux receivers. Trouver un repreneur ‒ vendre les projets à un autre promoteur qui reprend les obligations VEFA et renégocie la dette. Vendre les actifs par morceaux ‒ terrains, équipements, projets partiels, souvent à perte. Ou abandonner ce qui ne vaut plus rien ‒ les projets sans acquéreurs, sans GFA, sans valeur résiduelle.

Les projets abandonnés deviendront des cimetières de béton. Les terrains attendront un prochain acheteur. Les rêves des acquéreurs mauriciens sans garantie attendront, eux, un jugement qui ne viendra probablement jamais.

Et une fois les banques remboursées ‒ ou les actifs épuisés ‒ les receivers rendent leur rapport et s’en vont. La compagnie entre en liquidation. Un liquidateur distribue ce qui reste, s’il reste quelque chose. Si ce n’est rien, les employés, fournisseurs et bondholders reçoivent un certificat de créance irrécouvrable. Un papier.

Le règlement de comptes habillé en justice

Le changement de gouvernement fin 2024. La nouvelle direction à la tête de la principale banque d’État. Le retrait progressif du soutien bancaire. Les robinets fermés un à un, mois après mois.

Est-ce de la saine gestion bancaire face à un débiteur insolvable ? Possible. Les chiffres le justifieraient amplement. Est-ce aussi le règlement de comptes d’un nouveau pouvoir contre un homme d’affaires qui aurait prospéré sous l’ancien ‒ faveurs, contrats, autorisations, financements publics, dans un système où les relations comptent plus que les bilans ? C’est la question que beaucoup se posent tout bas à Maurice, et que personne ne pose tout haut.

Ce qui est certain : quand les banques d’État ferment les robinets, elles décident aussi du sort de 350 employés.
La politique et l’économie font bon ménage à Maurice. Les travailleurs, eux, font chambre à part.

Ce que la loi ne dit pas ‒ et ce qu’elle devrait dire

La Workers’ Rights Act 2019 est une belle loi. Sur le papier. Dans un receivership, elle ne protège pas les salariés du vide entre le jour où l’entreprise tombe et le jour hypothétique où quelqu’un leur répond.

Mais il y a plus grave encore. L’article 204(2) de l’Insolvency Act 2009, amendé en 2019, stipule que les créanciers d’une compagnie en receivership seront payés « selon le rang de priorité tel que prescrit ». Or, à ce jour, le législateur mauricien n’a jamais édicté ces règlements. Il n’existe donc, en 2026, aucune disposition légale précisant où se classent les employés dans la file des créanciers d’un receivership. Les tribunaux doivent se rabattre sur le Code civil. C’est un vide légal documenté, constaté par la cour d’appel elle-même en 2024, et qui n’a toujours pas été comblé.

En clair : la loi dit que les employés seront protégés. Elle ne dit pas comment. Et personne n’a jugé bon de le préciser depuis cinq ans.

Pendant ce temps, en France, l’AGS (le régime de la garantie des salaires) garantit le paiement immédiat des salaires dès la procédure d’insolvabilité ‒ sans attendre dans la file. Au Royaume-Uni, le National Insurance Fund verse directement aux employés leur redundancy pay et leurs salaires impayés. En Australie, un directeur est personnellement responsable dès que la compagnie ne peut plus honorer ses dettes. À Maurice : rien. Les 350 attendent leur tour dans une file dont personne ne connaît exactement l’ordre.

Ce qui doit changer ‒ et ce qui existe ailleurs

Maurice n’a pas à réinventer la roue. Elle a juste à faire ce que d’autres pays ont décidé de faire quand les mêmes injustices se sont répétées.

En Australie, les dispositions sur l’insolvent trading sont parmi les plus sévères au monde ‒ un directeur devient personnellement responsable des dettes dès que la compagnie ne peut plus les honorer. En France, l’action en insuffisance d’actif permet aux tribunaux de mettre à contribution personnelle les dirigeants pour combler le passif social. Au Royaume-Uni, la Wrongful Trading Act oblige les directeurs à cesser d’engager des dettes dès qu’ils savent l’insolvabilité inévitable. En Allemagne, un dirigeant qui ne déclare pas l’insolvabilité dans les six semaines encourt des poursuites pénales. Pas civiles. Pénales.

À Maurice, la Section 261 de l’Insolvency Act 2009 prévoit l’insolvent trading. Elle ne sert presque jamais. Non par manque de texte ‒ par manque de volonté politique de l’appliquer contre ceux qui ont eu le temps de structurer leur patrimoine offshore.

Ce qu’il faut : des salaires prioritaires dès le premier jour du receivership, avant les honoraires des receivers eux-mêmes. Une unité de crise au ministère du Travail présente dès la nomination. Des receivers redevables devant tous les créanciers avec obligation de communication. Des règlements pris enfin en vertu de l’article 204(2) ‒ cinq ans de retard. Et des dirigeants qui savent qu’emprunter des milliards au nom d’une société tout en protégeant leurs biens personnels derrière la limited liability a une responsabilité légale, morale, et bientôt, si la loi change, pénale.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Il s’agit d’un système.

À Maurice, tout le monde se connaît. C’est précisément pour ça que rien ne change. La solidarité dure deux minutes sur les réseaux sociaux. Puis le fil continue.

Pendant ce temps, les familles, elles, ne déroulent pas.

 

Ce texte a été écrit pour les 350.

Et pour tous ceux qui viendront après, si rien ne change.