
Arnaud Mayer a-t-il transféré certains actifs d’Evaco pour qu’ils échappent à l’administration ? se demande l’auteur.
Par Thémis
Quand le receivership ne couvre pas tout le groupe ‒ et que ce sont les travailleurs qui en paient le prix.
Le groupe Evaco développe, construit et vend des villas de luxe. Toutes ses sociétés ‒ architecture, ingénierie, construction, marketing, back-office ‒ existent pour une seule et même finalité : livrer ces villas à des acquéreurs locaux et étrangers. C’est un groupe intégré, vertical, où chaque entité travaille pour le même produit final.
Et pourtant, lorsque Evaco Ltd a été placée sous receivership le 26 mai 2026, certaines de ces sociétés ont été laissées en dehors du périmètre. Pas par hasard. Par conception.
Le receivership… mais pas pour tout le monde
Les receivers et managers nommés ‒ John Chung (KPMG Mauritius) et Mushtaq Oosman (OIP Ltd) ‒ ont un mandat sur Evaco Ltd, la holding cotée, et sur les entités porteuses d’actifs immobiliers. Creative Properties Limited, qui détient le projet Cap Marina, est sous leur contrôle. Les terres, les constructions en cours, les flux Vente en l’état futur d’achèvement (VEFA) sont dans le périmètre.
Evaco Corporate Services Ltd, en revanche, la société qui employait plusieurs personnes chargées de la comptabilité, des ressources humaines, de l’informatique et du back-office du groupe, ne serait pas sous receivership. Les receivers l’ont confirmé verbalement, sans jamais répondre par écrit malgré deux demandes formelles.
Cette entité, qui n’a aucun actif propre, était pourtant le cœur administratif du groupe. Elle n’existait que pour faire fonctionner les entités qui, elles, avaient des actifs.
Licenciés sans être payés et renvoyés vers le Redundancy Board
Le 29 juin 2026, ces employés ont reçu une lettre de terminaison d’emploi avec effet immédiat, signée par Arnaud Mayer lui-même en sa qualité de directeur d’Evaco Corporate Services Ltd. Pas de salaires depuis mars. Pas de préavis respecté. Pas de gratuité payée.
La compagnie a déclaré au Bureau du travail qu’elle ne pouvait pas payer ‒ et a orienté ses ex-employés vers le programme Workfare du gouvernement, plafonné à Rs 26 739 par mois pour les salaires élevés, et vers le Redundancy Board.
Le Redundancy Board peut ordonner le paiement. Mais si la compagnie n’a aucun actif, une ordonnance reste un papier. Les employés le savent. Evaco Corporate Services Ltd le sait aussi.
Des transferts d’actifs avant le naufrage : les receivers ont-ils vérifié ?
Dans les semaines précédant le receivership, des documents enregistrés au Registrar General montrent des mouvements d’actions entre entités du groupe et personnes physiques. La question que l’on est en droit de se poser est simple : y a-t-il eu, dans les deux ans précédant le 26 mai 2026, des transferts d’actifs ou d’actions à des valeurs sous-évaluées, susceptibles de constituer des transactions à valeur sous-estimée au sens de la section 277 de l’Insolvency Act 2009 ?
Si tel était le cas, les receivers auraient non seulement le pouvoir, mais l’obligation déontologique de saisir le tribunal pour faire annuler ces transactions et reconstituer la masse des actifs disponibles pour l’ensemble des créanciers.
Ces transactions ont-elles eu lieu ? Les receivers se sont-ils penchés sur ces transferts ? Ont-ils enquêté ? Ont-ils l’intention de le faire ? Ces questions méritent une réponse publique.
La section 277 de l’Insolvency Act 2009 est précisément conçue pour ce type de situation ‒ protéger les créanciers contre des sorties d’actifs organisées à la veille d’une insolvabilité. Son application effective est une question de volonté, pas de droit.
La question que le ministère du Travail doit se poser
Toutes ces sociétés ‒ Evaco Ltd, Creative Properties Limited, Evaco Corporate Services Ltd, Fairstone Construction, les entités de marketing et de design ‒ travaillaient pour un seul et même objectif économique : construire et vendre les villas du groupe Evaco. Les employés d’Evaco Corporate Services auditaient les comptes de l’ensemble du groupe, géraient les ressources humaines de toutes les entités, traitaient la comptabilité de toutes les ventes.
La doctrine de la single economic entity ‒ reconnue dans plusieurs juridictions ‒ permettrait à un tribunal de considérer que l’ensemble de ces sociétés constitue une seule réalité économique, et que les obligations envers les employés d’une filiale sans actifs peuvent être imputées aux entités qui, elles, ont des actifs.
Le ministère du Travail a le pouvoir et le devoir de saisir le tribunal pour obtenir que les droits de ces travailleurs soient reconnus contre l’ensemble du groupe ‒ pas seulement contre une coquille vide.
La question est de savoir si la volonté politique est là pour l’exiger.
À l’heure où les receivers s’affairent à récupérer les milliards dus aux banques, des familles attendent leurs salaires depuis quatre mois. Le vide juridique qui a permis cela n’est pas une fatalité. C’est un choix législatif que personne n’a eu le courage de corriger. Jusqu’ici.