
Un seul fil coupé et le monde s’arrête. Ou respire !
Par Doris Félix
On a cru que la guerre du futur serait nucléaire. Elle se fera peut-être avec une paire de ciseaux.
L’Iran vient de le dire froidement : sous le détroit d’Ormuz, là où passe un tiers du pétrole mondial, il y a aussi sept câbles. Sept fils à peine plus gros qu’un bras. Tout l’Internet du Golfe y passe. Le porte-parole des Gardiens de la Révolution a juste glissé : « On le rappelle pour que l’ennemi sache. »
Il n’a pas besoin de tirer. Il suffit de rappeler que nous sommes vulnérables.
C’est là que la philosophie peut commencer.
On a passé 20 ans à croire qu’Internet était comme l’air. Gratuit, partout, éternel. On y a branché nos banques, nos hôpitaux, nos écoles, nos amours, nos enfants. On a oublié une chose simple que les anciens savaient : tout ce qui est précieux doit avoir une racine dans la terre. Nous, on a mis tout ce qui est précieux au fond de la mer, dans des fils.
Alors si on les coupe, qu’est-ce qui se passe ?
Au début, ce sera la panique. C’est le désavantage. À Dubaï, à Doha, à Bahreïn : plus de virement bancaire, plus de réservation d’avion, plus de WhatsApp pour dire à sa mère qu’on va bien. L’hôpital qui ne peut plus lire un dossier. L’étudiant qui ne peut plus passer son examen. Ce n’est pas une coupure de luxe, c’est une coupure de vie. C’est punir un peuple entier parce que deux gouvernements se disputent. C’est la méthode des puissants de toujours : faire payer les petits.
Mais il y a aussi, il faut avoir le courage de le dire, un étrange avantage.
Quand Internet s’arrête, le bruit s’arrête. Pendant deux jours, les enfants du Golfe vont devoir jouer sans écran. Les voisins vont devoir frapper à la porte au lieu d’envoyer un message vocal. Les maris et les femmes vont devoir se parler sans regarder leur téléphone en même temps. On va se souvenir que pendant des milliers d’années, l’humanité a vécu, aimé, prié, appris, sans fibre optique.
La coupure nous offrira une leçon d’humilité brutale : nous ne sommes pas tout-puissants. Notre civilisation ultra-moderne tient à un fil. Littéralement.
C’est pour ça que l’Iran ne coupera probablement pas les câbles. Parce que s’il les coupe, il se coupe lui-même. Son propre Internet, son propre argent, sa propre voix. C’est comme mettre le feu à sa propre maison pour faire peur au voisin.
Alors pourquoi menacer ?
Parce que la menace suffit. Aujourd’hui, le pouvoir n’est plus dans les mains de celui qui tire le missile. Le pouvoir réside chez celui qui peut dire : « Je peux vous débrancher. »
C’est la même logique qu’à Maurice quand une école internationale décide de rester ouverte contre l’ordre du gouvernement, ou quand une leçon particulière coûte Rs 1 200. C’est le même message : mon petit business, mon petit pouvoir passent avant la règle commune. Avant le bien commun.
Jésus chassait les marchands du Temple parce qu’ils avaient transformé un lieu sacré en marché. Aujourd’hui, on a transformé la mer, le ciel, le savoir, en marché. Et on s’étonne qu’on puisse nous faire chanter avec.
Alors non, l’enjeu n’est pas technique. L’enjeu est moral.
Allons-nous continuer à construire un monde où tout tient sur sept câbles appartenant à quelques entreprises, ou allons-nous reconstruire un monde où chaque enfant, chaque village, a une vraie autonomie, une vraie école qui respire, un vrai lien humain qui ne dépend pas d’un fil au fond de l’eau ?
Quand on coupe Internet, on ne coupe pas le Net. On coupe l’illusion que nous étions connectés. Et on découvre si nous étions vraiment reliés.