Après les profs de leçons particulières, ce seront les universités privées qui prospéreront sur le dos de nos enfants.

Par Doris Félix

À Maurice, on nous répète que l’éducation est gratuite, du préprimaire à l’université. C’est une belle phrase. C’est même une fierté nationale. Mais pour des milliers de familles, elle ne correspond plus à la réalité.

Car dans le même pays, sous le même ciel, il existe deux enfances qui ne se ressemblent pas.

D’un côté, l’enfant qui entre dans une grande école internationale. Petits groupes, enseignants disponibles, bibliothèque, piscine, ordinateurs, activités, encadrement psychologique. On connaît son prénom, on connaît ses forces, on l’accompagne. Ces enfants-là ne subissent pas les leçons particulières, ni une quantité écrasante de devoirs pour la maison. Ils ont le temps de respirer, de se développer, de faire du sport, de vivre leur enfance.

De l’autre côté, l’enfant qui entre dans une école gouvernementale surpeuplée. Quarante élèves par classe, des enseignants débordés, des bâtiments fatigués, et des parents qui n’ont pas les moyens de payer les leçons particulières. Un enfant qui, dès l’âge de trois ans, a déjà été mis de côté parce que sa place en préprimaire n’était pas vraiment gratuite. Un enfant à qui l’on impose, en plus de la journée d’école, des heures de leçons, des piles de devoirs, une pression permanente pour rattraper un système qui ne lui donne pas les mêmes moyens.

D’un côté, une enfance qui respire. De l’autre, une enfance qui étouffe.

Ce n’est pas la justice. C’est une injustice organisée, silencieuse, acceptée.

Le même départ pour tous

Tout commence à trois ans. Ou plutôt, tout se joue à trois ans.

Le préprimaire a été annoncée comme gratuit. Mais dans les faits, de nombreuses familles découvrent que la gratuité est devenue payante. Que la contribution demandée augmente. Que la place près de chez elles n’existe pas. Que le transport coûte trop cher.

Cette année, dans son manque de sagesse, le gouvernement a aboli la contribution qu’il donnait aux familles pour la scolarité préprimaire. Il a mis fin au Free Pre-Primary Education Scheme et l’a remplacé par une simple subvention de Rs 2 750 par enfant. Le reste, ce sont les parents pauvres qui doivent le payer. C’est la fin de la gratuité promise.

Alors que se passe-t-il ? L’enfant reste à la maison.

Et que se passe-t-il pour la mère ? Elle doit choisir l’impossible : arrêter de travailler pour garder son enfant, le confier à une grand-mère déjà fatiguée, à une voisine, à une grande sœur qui, elle aussi, devrait être à l’école, ou s’endetter pour payer une crèche privée.

Un enfant qui ne va pas en préprimaire arrive en Grade 1 déjà en retard. Il ne connaît pas les mêmes mots, les mêmes codes, les mêmes habitudes. Ce retard, il le portera pendant toute sa scolarité. On lui dira ensuite qu’il n’a pas assez travaillé. On oubliera de lui dire qu’on ne lui a pas donné le même départ.

La même école pour tous

Il faut avoir le courage de poser la question : peut-on faire du profit sur des enfants de trois à 16 ans ?

Aujourd’hui, le système mauricien est à deux vitesses. D’un côté, des écoles qui vendent la réussite. De l’autre, des établissements publics qu’on laisse se débrouiller avec des moyens insuffisants, et qu’on blâme ensuite pour leurs résultats.

Je ne suis pas contre l’excellence. Je suis pour l’excellence pour tous.

Chaque école publique doit être une bonne école. Avec des enseignants bien formés et bien payés. Avec des bâtiments dignes. Avec des livres, des laboratoires, des terrains de sport, des bibliothèques.

Si l’État affirme que l’éducation est sa priorité, il doit le prouver là où les enfants les plus pauvres apprennent. Pas seulement dans les discours.

La même langue, la même histoire, le même pays

Chaque enfant qui vit à Maurice, Mauricien ou étranger, doit apprendre le Kreol Morisien, l’histoire mauricienne, la géographie mauricienne, la vie mauricienne.

On ne peut pas vivre dix, 12, 15 ans ici et grandir sans connaître Maurice. On ne peut pas construire une nation si une partie de ses enfants vit en marge, dans une bulle, avec d’autres références, d’autres langues, d’autres histoires.

Apprendre le pays où l’on vit, ce n’est pas du nationalisme. C’est du respect. C’est de l’appartenance. C’est la condition pour vivre ensemble demain.

Un enfant qui ne connaît pas le pays où il grandit ne pourra pas l’aimer, ni le servir.

La compétition malsaine : Rs 1 200 la leçon

Mais il faut aller plus loin. Il faut dénoncer ce que tout le monde voit et que personne n’ose arrêter : la compétition malsaine autour de la bourse.

Nous avons transformé l’enfance en une course. Une course pour être premier. Pour être lauréat. Une course où l’on apprend très tôt à écraser l’autre pour exister.

Et pour gagner cette course, il faut payer. Aujourd’hui, une leçon particulière peut coûter Rs 1 200. Imaginez ce que cela représente pour une famille qui gagne Rs 20 000, Rs 30 000 par mois. Imaginez le business que cela représente pour ceux qui vivent de l’angoisse des parents.

Imaginez surtout la pression cruelle sur ces enfants de dix, 11, 12 ans. Ils n’ont plus le droit d’être des enfants. Ils n’ont plus le droit de jouer, de rêver, de se tromper, de se reposer. Ils doivent performer. Ils doivent réussir. Ils doivent rapporter la bourse, comme si leur valeur dépendait d’un classement.

Et si l’enfant craque ? S’il pleure ? S’il fait une crise d’angoisse ? S’il ne veut plus aller à l’école ? On lui dit de tenir bon. Que c’est pour son bien. Que les autres font pareil.

Mais à quel prix ? Au prix de sa santé mentale. De son enfance volée. De son développement brisé.

Quand est-ce que le gouvernement arrêtera cela ?

Quand aura-t-on le courage politique de dire que si les leçons particulières sont devenues indispensables pour réussir, alors c’est le système lui-même qui a échoué ? Et que la solution n’est pas de payer plus, mais de réparer l’école : des leçons de soutien gratuites pour tous à l’intérieur de l’école, ou alors l’interdiction des leçons payantes qui faussent la compétition.

Un enfant qui a eu dix leçons à Rs 1 200 n’est pas plus intelligent qu’un enfant qui n’en a eu aucune. Il est simplement plus riche. Ou plus endetté. Ou plus épuisé.

Ce n’est pas du mérite. C’est de l’argent.

L’éducation n’est pas un business

Si la Chine, avec 1,4 milliard d’habitants, a eu le courage en 2021 d’interdire le tutorat lucratif pour les enfants, de limiter les devoirs et de redonner du temps pour le sport et la vie, pourquoi Maurice n’en serait-elle pas capable ?

En juillet 2021, la Chine a lancé la politique de la « Double Réduction » : fin du profit sur les leçons particulières pour les matières scolaires, interdiction du tutorat le week-end et pendant les vacances, limitation des devoirs, et obligation pour les écoles de proposer des activités gratuites après l’école. Une industrie de 100 milliards de dollars s’est effondrée, parce qu’un État a décidé que l’enfance n’était pas à vendre.

Ce n’est pas un cas isolé. La Corée du Sud a interdit les cours particuliers dès 1980 pour égaliser les chances. La Finlande les a rendus inutiles en offrant un soutien gratuit à l’école. La Tunisie les a interdits hors de l’école. Si d’autres pays ont eu ce courage, pourquoi pas Maurice ?

Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de volonté politique.

L’éducation n’est pas un business. L’enfant n’est pas un produit. L’angoisse d’une mère n’est pas un marché. La fatigue d’un enfant n’est pas un investissement.

Les mêmes règles pour tous

Cette inégalité se voit jusque dans les crises.

Quand le gouvernement ordonne la fermeture des écoles pour la sécurité de tous, cette décision doit s’appliquer à toutes les écoles. Sans exception. Sans passe-droit.

Or, une école internationale a forcé enseignants et élèves à se rendre au collège, contre les instructions du gouvernement. Elle a mis en danger des enfants et des enseignants. Elle a bafoué l’autorité de l’État. Pourquoi ? Pour ne pas perdre une heure de cours.

Ce système est soutenu, défendu, financé par des parents qui le privilégient. Des parents qui choisissent, en toute conscience, un système pourri et cruel au détriment de la santé mentale et du développement de leurs propres enfants.

En faisant cela, ils entretiennent, qu’ils le veuillent ou non, la plus violente des inégalités sociales : ceux qui peuvent payer pour écraser, et ceux qui ne peuvent pas payer et qui sont écrasés.

Une république ne peut pas accepter deux lois : une pour les riches, une pour les pauvres. Une crise ne doit jamais peser plus lourd sur les enfants pauvres que sur les enfants riches.

Il faut se souvenir.

Jésus lui-même était pour la lutte des classes : il a chassé les marchands du Temple et il est mort pour avoir défendu les pauvres contre les puissants.

À la fin des années 70, le MMM se battait et se positionnait clairement, non pas sur la lutte des races, mais sur la lutte des classes.

C’était une vision courageuse, une vision juste : ce qui divise Maurice, ce n’est pas la couleur, ce n’est pas la communauté, ce n’est pas la religion. C’est l’injustice entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Entre ceux qui peuvent payer Rs 1 200 la leçon et ceux qui ne peuvent pas. Entre ceux qui ont une école qui respire et ceux qui ont une école qui étouffe.

Aujourd’hui, ce combat est plus nécessaire que jamais.

Reprendre le flambeau de la lutte des classes, au lieu de la lutte des races. Reprendre le flambeau de la justice pour chaque enfant, quelle que soit son origine, quelle que soit sa communauté, quelle que soit la richesse de ses parents.

Car un enfant pauvre hindou, un enfant pauvre créole, un enfant pauvre musulman, un enfant pauvre sino-mauricien, un enfant pauvre blanc ‒ c’est le même enfant. C’est le même combat. C’est la même injustice.

La vraie unité de Maurice ne se fera pas en opposant les communautés. Elle se fera en unissant les classes populaires autour d’un même droit : le droit de chaque enfant à la même école, à la même chance, à la même dignité.

Aucun enfant ne vaut moins qu’un autre

L’éducation n’est pas un marché. L’enfant n’est pas un produit. La bourse n’est pas une récompense pour avoir souffert le plus.

Chaque enfant naît avec la même dignité. Mérite la même chance d’apprendre, de grandir, de rêver, de servir son pays.

La justice, ce n’est pas donner un peu plus aux pauvres pour soulager notre conscience. La justice, c’est donner la même chose à chaque enfant. De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.

Il n’y a pas de Dieu moindre. Il n’y a pas d’enfant moindre.

Si nous acceptons qu’un enfant soit sacrifié sur l’autel d’une bourse, d’un business, ou d’un système cruel, alors nous avons tous échoué.

Il est temps de choisir. Entre un système qui trie, qui classe, qui écrase ‒ et un système qui élève chaque enfant, sans exception.

Pour ton enfant. Pour mon enfant. Pour chaque enfant de Maurice.