Par Doris Félix

Je me souviens. 1968 a changé le monde : «il est interdit d’interdire. » Et 1975 a changé Maurice. Les deux partent du même feu.

  1. Pourquoi une rébellion comme en France en 1968 arrive ?

Ce n’est jamais pour le prix de l’essence ou pour une réforme. C’est toujours pour trois fractures qui s’additionnent. Les sociologues appellent ça la théorie de la cocotte-minute.

A. L’anomie ‒ Durkheim :

Quand les règles du jeu ne font plus sens. On nous dit « travaillez dur, vous aurez une maison ». Les jeunes travaillent dur, et ne peuvent même pas louer un trois-pièces. Le contrat social est rompu. La société devient « anormale», pathologique.

B. La frustration relative ‒ Tocqueville :

Paradoxe : la révolte n’arrive pas quand c’est le pire. Elle arrive quand ça s’est un peu amélioré et que les gens voient ce qu’ils pourraient avoir et qu’on leur refuse. Ils voient les villas sous Property Development Scheme à 375 000$ sur Instagram pendant qu’ils vivent chez leurs parents à 30 ans et que nos terres sont vendues aux étrangers mais que nos caisses restent vides ! Ce n’est pas la pauvreté qui crée la révolte, c’est l’injustice ressentie, le décalage.

C. L’effervescence collective ‒ Durkheim :

Un peuple seul a peur. Un peuple rassemblé devient courageux. En 1968, c’était la Sorbonne, les amphis. Aujourd’hui c’est TikTok, Facebook et WhatsApp. Un seul étudiant qui crie, c’est un fou. 10 000 qui crient la même chose, c’est une vérité. Le courage ne vient pas d’une personne, il vient du nombre qui protège.

La rébellion ne nait pas de la faim du ventre. Elle nait de la faim de dignité.

  1. Tous les combien ? ‒ Le cycle

En sociologie, on parle de cycle générationnel de Strauss-Howe.

Une grande rébellion sociétale arrive tous les 25 à 35 ans. C’est le temps qu’il faut pour qu’une nouvelle génération qui n’a pas connu la peur de ses parents arrive.

– France : 1968 -> 2005 banlieues -> 2023/2026 émeutes, lycéens. Toujours ∼30 ans.

– Maurice : 1968 Indépendance -> 1975 révolte étudiante -> 1999 Kaya -> 2025/26 aujourd’hui… Nous sommes pile dans le cycle.

Pourquoi maintenant à Maurice ? Parce que la génération née après 2000 ne porte pas les traumatismes de 1968. Elle n’a pas peur du communalisme comme ses grands-parents. Elle veut la méritocratie pure.

Exemples récents :

– France 2023 : mort de Nahel. Six nuits d’émeutes, 3 000 arrestations. Même fracture : sentiment d’injustice.

– Inde 2024 : révolte des agriculteurs à Delhi. Tracteurs bloquant la capitale contre les lois agricoles.

– Bangladesh 2024 : les étudiants font tomber le gouvernement. Génération Z en première ligne.

3. La faute à qui ?

Jamais au peuple. En science politique, la faute est à ce qu’on appelle la surdité structurelle de l’élite.

C’est quand trois choses arrivent :

  1. L’élite confond gérer et diriger. Elle gère les petits contrats, mais elle ne dirige pas vers un cap.
  2. Elle vit dans un entre-soi. Les PDS, les IRS, le discours sur la croissance à 8 % qu’elle seule vit.
  3. Elle répond à une colère de cœur par les chiffres. Le peuple dit « je souffre », le ministre répond « le PIB a augmenté de 0,2 % ». C’est ça qui met le feu.

Quand les politiciens parlent de croissance et que le peuple parle de survie, la rue devient le seul Parlement qui reste.

  1. Comment l’arrêter ? Est-ce possible ?

Oui, mais pas avec la police. Avec ce que les philosophes appellent le rituel de reconnaissance.

On ne peut pas arrêter une révolte avec de la répression. On l’arrête en donnant trois choses très vite :

  1. Un coupable désigné qui part : le peuple doit voir qu’une tête tombe. Pas par vengeance, mais pour prouver que le système peut s’auto-corriger.
  2. Un toit commun : il faut créer ce que 1975 a créé. En 1975, les étudiants ne se battaient pas pour l’argent, ils se battaient pour l’égalité des langues et l’éducation gratuite pour tous. Il y a eu des bagarres, c’était dur. Mais grâce à la sagesse de SSR et du ministre de l’Éducation, Régis Chaperon, l’éducation gratuite est accordée. Résultat positif : on a eu l’éducation gratuite et la fin du communalisme institutionnalisé. C’était une rébellion qui a construit Maurice.
  3. Un manifeste écrit par le peuple : transformer la colère destructive en projet constructif. « Ne cassez pas. Écrivez. »

1968 en France a donné la libération des femmes, la fin de l’autorité patriarcale, la société moderne. 1975 à Maurice a donné l’île Maurice moderne.

La révolte n’est pas un échec. C’est un accouchement. Douloureux, mais nécessaire quand le pays refuse de se réformer lui-même.

1968 a fait la France que nous admirons aujourd’hui. 1975 a fait l’île Maurice que nous aimons. La rébellion qui vient ne sera pas contre Maurice. Elle sera pour la nouvelle République de Maurice. Et elle ne se fera pas avec des pierres. Elle se fera avec vos idées. Écrivez-la. Maurice peut et doit échapper à des révoltes de rue et pour ça, c’est le rôle des dirigeants de prendre les décisions nécessaires: en 1975, c’était le père de la nation… espérons qu’en 2026 ce sera au fils de le faire.

 

P.S.
1968 disait :
« Il est interdit d’interdire. »
« Soyez réalistes, demandez l’impossible. »
« Faites l’amour, pas la guerre.»

2026, le peuple Mauricien dit :
« Soyez réalistes, changez Maurice. »
« Faites l’amour, pas le pouvoir. »
« Nous voulons changer, pas brûler. »

Voilà ce que le peuple mauricien attend.

Sources : Sociologie 1968-2024 – Durkheim, Tocqueville, Strauss-Howe.