Les différents protagonistes dans cette affaire qui fait grand bruit. Les liens familiaux sont des éléments importants de l’enquête.

Par Jasvin Sok Appadu

Dimanche dernier, une importante opération de gendarmerie a été menée dans l’Est de La Réunion, à l’embouchure de la Rivière-du-Mât, dans le secteur de Bras-Panon. Selon les informations rapportées par la presse réunionnaise, une vingtaine de militaires, appuyés par un hélicoptère et des plongeurs, ont été mobilisés lors de cette intervention.

Au cours de cette opération, environ 100 kilos de zamal ont été saisis. Deux suspects ont été interpellés. La cargaison, répartie dans une dizaine de sacs, aurait eu pour destination finale Maurice et devait être transférée à bord d’une embarcation. Cette affaire a rapidement pris une dimension politico-judiciaire à Maurice après l’arrestation, le 31 juillet, de Gulshan Govind, époux de l’ancienne junior minister Véronique Leu-Govind. L’autre suspect arrêté est le propriétaire du hors-bord, Kris Chimajee.

L’affaire a également été évoquée lors de la Private Notice Question (PNQ) au Parlement hier. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait, dans un premier temps, affirmé qu’aucun élément ne permettait à ce stade d’incriminer Véronique Leu-Govind. Il a toutefois confirmé que le véhicule saisi par l’ADSU au domicile de Gulshan Govind appartient bien à la députée.

Le chef du gouvernement a insisté sur le fait qu’il n’y aurait jamais de « cover-up », peu importe l’identité des personnes impliquées. Mais les révélations successives soulèvent déjà plusieurs interrogations sur la chronologie des événements, les relations entre les différents protagonistes et les éventuelles protections dont certains auraient pu bénéficier. Pourtant les événements semblent déjà démontrer des tentatives de « cover-up ».

Informations précises transmises depuis le 26 juillet, arrestations cinq jours après, carte SIM manquante…

Dans sa réponse, Navin Ramgoolam a révélé que les autorités réunionnaises ont intercepté deux kayaks au large de l’île sœur. Un hors-bord aurait pris la fuite. Des sacs contenant du cannabis ont été saisis et deux Réunionnais arrêtés. Au cours des premières investigations, le nom de Benjamin Leu aurait été cité. Les autorités réunionnaises ont alors transmis plusieurs informations à leurs homologues mauriciens, notamment des éléments concernant l’embarcation recherchée.

Selon le Premier ministre, la police mauricienne aurait immédiatement, dès le 26 juillet, mis en place des mesures de surveillance afin de localiser le bateau. Malgré ces dispositifs, l’embarcation serait restée introuvable pendant plusieurs heures. Toutefois, toujours selon la réponse du PM, le 27 juillet au matin le hors-bord aurait été repéré au Morne, devant l’hôtel Paradis.

Avec le numéro d’immatriculation exacte de l’embarcation remis par les autorités réunionnaise, les autorités mauriciennes auraient rapidement identifié son propriétaire : Kris Chimajee. Pourquoi n’avoir pas procédé à son arrestation? Ce dernier allait toutefois signaler le vol de son hors-bord à la National Coast Guard le même jour. Invité à se présenter aux autorités, il ne se serait cependant pas rendu au rendez-vous et aurait été retrouvé admis à la Clinique du Nord. Ce n’est finalement que le vendredi 31 juillet qu’il sera arrêté.

Soit cinq jours après la transmission d’informations précises par les autorités réunionnaises concernant l’identité des personnes soupçonnées d’avoir été à bord du hors-bord en fuite. Dany Chimajee, soupçonné d’être le skipper, lui, demeure toujours recherché. Le téléphone de Kris Chimajee a été saisi par les enquêteurs. Selon nos informations, la carte SIM n’aurait toutefois pas été retrouvée. L’intéressé aurait déclaré l’avoir perdue. L’embarcation a été saisie par la National Coast Guard pour analyses.

Kris et Dany Chimajee incriminés dans une affaire de drogue depuis décembre 2025 ?

Dany Chimajee.

Kris Chimajee.

Les frères Kris et Dany Chimajee, qui sont aussi les cousins de Gulshan Govind, avaient déjà été cités dans une saisie de 13 kg de cannabis en décembre 2025. Le 10 décembre 2025, l’ADSU de Chemin Grenier/Rose-Belle avait procédé à l’arrestation de Nihil Dardenne après la découverte d’un sac contenant 13 kg de cannabis à son domicile. Lors de son interrogatoire, Nihil Dardenne aurait mis en cause deux personnes qui lui auraient remis le sac : Kris Chimajee et Dany Chimajee.

C’est à partir de là qu’une série d’éléments troublants a émergé. Selon des informations rendues publiques par Ansam Sitwayin, Kris Chimajee aurait tenté d’entrer en contact avec le père de Nihil Dardenne afin de convaincre ce dernier de revenir sur ses déclarations, en d’autres mots, acheter son silence.

Dans un enregistrement téléphonique rendu public par Ansam Sitwayin, avec l’accord du père de Nihil Dardenne, Kris Chimajee est entendu proposer une somme de Rs 350 000 afin d’aider la famille dans une période difficile. Il évoque une somme pouvant atteindre Rs 1 million pour couvrir des frais d’avocat. Toujours selon cet enregistrement, Kris Chimajee affirme que certains officiers de l’ADSU auraient suggéré cette démarche afin que Nihil Dardenne modifie sa déclaration. Le père de Nihil Dardenne a cependant rejeté cette proposition, affirmant ne pas vouloir collaborer avec « sa bann-la » (NdlR: les officiers de ADSU), selon les propos rapportés.

Tentative présumée de faire retirer des accusations

Les échanges rendus publics font également état d’une communication entre Kris Chimajee et Nihil Dardenne après sa comparution devant la justice. Selon les éléments rapportés, Kris Chimajee demande au père de Nihil de placer son téléphone près du véhicule afin de pouvoir parler directement au prévenu. Ce dernier réussit à le faire.

Ainsi Kris Chimajee tente alors de convaincre Nihil Dardenne de retirer les accusations visant Dany Chimajee, en lui promettant de l’aider à sortir de cette situation. Nihil Dardenne refuse catégoriquement. Cette tentative présumée n’aurait donc pas abouti. Depuis, la famille de Nihil Dardenne affirme soupçonner que Kris Chimajee aurait pu bénéficier d’une forme de protection au sein de certaines unités de l’ADSU de Rose-Belle et Chemin Grenier.

La famille soutient également que, lors de l’interrogatoire de Nihil Dardenne, les enquêteurs auraient été informés du rôle présumé de Kris et Dany Chimajee. Elle s’interroge sur le fait que Kris Chimajee, dont le nom aurait été cité, ait pu rester introuvable pendant un certain temps, tout en étant présent à Maurice lors des tentatives présumées de négociation. Pire, la famille précise que lors de son interrogatoire, Nihil Dardenne a incriminé Kris et Dany Chimajee, mais les policiers n’ont mis que le nom de Dany, qui est introuvable depuis, alors que Kris avait lui aussi quitté le pays, avant de revenir récemment.

D’où leur demande, depuis 2025, pour que l’enquête soit confiée à une autre équipe de l’ADSU et pas celle de Rose-Belle. La cour avait accédé à leur demande et avait confié l’enquête à un nouveau sergent de la brigade anti-drogue de Chemin Grenier. Toutefois, en cour, ce dernier aurait confié que son supérieur ne lui avait pas donné la permission pour se présenter. Acte délibéré pour faire retarder l’enquête et prendre une nouvelle déposition de Nihil Dardenne ?

En tout cas, il a fallu l’arrestation de Kris Chimajee dans ce récent scandale d’importation de drogue impliquant l’époux de Véronique Leu Govind, pour que l’assistant surintendant de police (ASP) Goorah prenne contact avec l’avocat de Nihil Dardenne, assurant qu’il consignera à nouveau la déposition. Un exercice qui a été complété quand ? Hier, soit après les récentes arrestations des cousins Govind et Chimajee.

Images CCTV et questions autour d’éventuelles protections…

Depuis le 27 juillet 2026, les enquêteurs se sont intéressés aux images de vidéosurveillance (CCTV) disponibles dans le cadre de cette affaire. Elles auraient montré, dans la nuit du dimanche de l’opération présumée, Gulshan Govind et Kris Chimajee descendant d’un véhicule sur le parking d’un hôtel. Ce véhicule est le tout terrain GWM Tank 300, 5592 AP 25, appartenant à Véronique Leu-Govind, dont la valeur est estimée à environ Rs 2,8 millions.

Les enquêteurs auraient également relevé plusieurs allées et venues avec une troisième personne soupçonnée d’être le skipper du bateau, soit Dany Chimajee. C’est dans ce contexte que l’ADSU aurait commencé à s’intéresser de plus près au rôle de Gulshan Govind. La question centrale demeure : quel était exactement le rôle de chacun dans cette opération présumée ?

Des liens familiaux qui interpellent : une histoire qui remonte à 2012

Un élément revient régulièrement dans cette affaire : les liens familiaux entre les différents protagonistes. Gulshan Govind et les frères Kris et Dany Chimajee sont cousins. Les noms ne seraient pas totalement inconnus des services concernés. En 2012, Kris Chimajee et Gulshan Govind avaient été secourus en mer à bord d’un hors-bord en dérive au large du Morne. Interrogés à l’époque par la National Coast Guard, ils auraient expliqué que leur bateau avait eu des problèmes techniques et qu’ils se trouvaient en difficulté, proches de la noyade.

À cette époque, l’ADSU, alors dirigée par l’actuel commissaire de police Sooroojebally, n’avait pas donné suite à une enquête approfondie. Véronique Leu-Govind, déjà mariée à Gulshan Govind, siégeait alors au conseil de district de Rivière-Noire.

Véronique Leu-Govind entendue par l’ADSU

Véronique Leu Govind, dont l’implication n’a pas été établie à ce stade, sera entendue aujourd’hui par l’ADSU de la Western Division. Le principal élément la reliant actuellement au dossier est son véhicule GWM Tank 300, acquis l’année dernière, saisi par les enquêteurs et soupçonné d’avoir été utilisé dans le cadre d’une éventuelle tentative d’importation de drogue (« conspiracy to import drug »).

Une série de questions demeure cependant posée : Véronique Leu-Govind avait-elle connaissance des activités présumées de son époux ou de son frère Benjamin Leu ? Était-elle informée des transactions suspectes autour de son entourage ? Elle devra notamment expliquer les circonstances entourant l’acquisition de ce véhicule. Celui-ci aurait été acheté sans recours à un leasing, alors qu’elle bénéficiait d’une exemption totale des droits de douane liée à son statut d’ancienne membre du gouvernement.

Véronique Leu-Govind toute souriante en compagnie de son époux, Gulshan Govind.

Voyages à La Réunion sous les projecteurs

Lors de la PNQ, le Premier ministre a indiqué que Véronique Leu-Govind s’est rendue à La Réunion cinq fois en 2025 et deux fois en 2026. Elle était accompagnée par son époux en deux occasions. En tant que junior minister à l’époque, elle bénéficiait d’un accès au salon VIP à Maurice ainsi qu’à La Réunion.

Navin Ramgoolam a également annoncé l’ouverture d’une enquête de la Financial Crimes Commission (FCC) concernant Gulshan Govind et certains membres de sa famille. La question demeure toutefois : l’enquête de la FCC concernera-t-elle également Véronique Leu-Govind ?

Veronique Leu-Govind issue du PMSD…

Toujours lors de la PNQ, Adrien Duval a également soulevé la question de la nomination de Véronique Leu Govind au poste de junior minister alors qu’elle avait déjà été condamnée dans une affaire de « purchase of stolen property ». Navin Ramgoolam a répondu qu’à l’époque des faits politiques, Véronique Leu-Govind appartenait au Parti mauricien social-démocrate (PMSD) et a renvoyé la question vers Adrien Duval : « Qu’as-tu fait ? », lui a-t-il demandé.

Comment Véronique Leu-Govind, issue du PMSD, est-elle finalement arrivée au gouvernement ? Ce que n’a pas rappelé Adrien Duval, c’est qu’elle avait commencé sa carrière politique au sein du PMSD comme conseillère du district de Rivière-Noire. Elle avait même occupé, à une époque, la présidence de ce conseil. Elle avait également été candidate du PMSD aux élections générales avant 2024, avant de quitter le parti bleu lorsque celui-ci a choisi de s’allier au Mouvement socialiste militant (MSM). Elle a ensuite rejoint Richard Duval et Khushal Lobine dans la création des Nouveaux Démocrates, devenu partenaire au sein de l’Alliance du Changement.

Les Nouveaux Démocrates devaient obtenir un portefeuille ministériel. Khushal Lobine aurait été pressenti pour un poste de ministre, mais Navin Ramgoolam avait finalement choisi Richard Duval. Le poste de junior minister devait ensuite revenir à Khushal Lobine, mais celui-ci l’ayant refusé, le choix s’est finalement porté sur Véronique Leu-Govind.

Benjamin Leu : la piste du commanditaire ?

Benjamin Leu, frère de Véronique Leu-Govind, déjà arrêté à La Réunion pour trafic de drogue.

Au-delà de l’audition de Véronique Leu-Govind par l’ADSU, les regards se tournent désormais vers les autres protagonistes de cette affaire aux ramifications multiples. Qui serait le véritable commanditaire de cette opération présumée de trafic entre La Réunion et Maurice ? Le nom de Benjamin Leu, frère de Véronique Leu-Govind, est cité dans plusieurs éléments du dossier.

Benjamin Leu avait déjà été arrêté à La Réunion en avril 2024 en compagnie d’Andy Patate. Après avoir purgé sa peine dans l’île sœur, il avait été interpellé par l’ADSU de Maurice à sa descente d’avion en octobre 2025 pour une affaire de « conspiracy to import drug ». Depuis, il a retrouvé la liberté conditionnelle. Son implication dans le présent dossier devra être déterminée par les enquêteurs. Une interrogation demeure cependant : son éventuel rôle aurait-il pu être exercé depuis ses contacts à l’île sœur?

Pourquoi l’ADSU a-t-elle effectué une descente chez Benjamin Leu avant de se rendre au domicile de Gulshan Govind ? Cette chronologie interpelle. Lors de cette perquisition, aucun élément compromettant n’aurait été retrouvé, avant que les enquêteurs ne procèdent ensuite à l’arrestation de Gulshan Govind pour une présumée tentative d’importation de drogue.

L’enquête devra désormais établir le rôle exact de chacun des protagonistes : Gulshan Govind a-t-il simplement voulu venir en aide aux frères Chimajee après l’échec présumé de l’opération ? Ou avait-il connaissance d’un éventuel trafic organisé ? Les enquêteurs devront également déterminer si les liens familiaux et relationnels entre les différents protagonistes ont joué un rôle dans cette affaire. Véronique Leu-Govind servait-elle de protection au réseau Leu-Govind-Chimajee?

La promesse de Ramgoolam : « personne n’est au-dessus de la loi »

Depuis le début de cette affaire, le Premier ministre répète un message clair : il n’y aura aucune protection, aucun traitement de faveur, peu importe l’identité des personnes impliquées. « There will never be a cover-up, whoever it is. No one is above the law », a-t-il affirmé. Mais la chronologie des événements continue de susciter des questions.

Depuis le 26 juillet, les autorités réunionnaises auraient déjà transmis à leurs homologues mauriciens des informations concernant cette opération présumée de trafic, ainsi que des éléments sur certains protagonistes. Les deux ressortissants réunionnais arrêtés auraient également fourni des informations sur leurs contacts présumés à Maurice.

Si les informations étaient disponibles depuis plusieurs jours et même celles sur l’implication de hautes personnalités, pourquoi certains acteurs présumés n’ont-ils été interpellés presqu’une semaine plus tard, avec interrogatoire de la députée prévu aujourd’hui ? N’est ce pas déjà une sorte de « cover-up » ?