Cela fait 17 ans que ce barrage à Rivière-des-Anguilles essaie de sortir de l’eau… Une fois de plus, il risque de rester au stade de dessin d’architecte.

Par Jasvin Sok Appadu

Présenté comme l’un des projets les plus stratégiques pour renforcer la sécurité hydrique du pays, le barrage de Rivière-des-Anguilles semble une nouvelle fois confronté à un sérieux obstacle. Selon les informations de Scoop.mu, l’appel d’offres international lancé par le Central Procurement Board (CPB) pourrait être annulé, repoussant encore davantage le démarrage d’un chantier promis depuis près de deux décennies.

Dans un précédent article, Scoop.mu révélait déjà que cette procédure risquait d’être compromise en raison de difficultés techniques rencontrées sur la plate-forme nationale d’E-Procurement. Plusieurs entreprises intéressées avaient dénoncé leur incapacité à soumettre leurs offres dans les délais impartis à cause de problèmes informatiques.

À la clôture de l’appel d’offres lancé en avril dernier par le CPB, huit compagnies avaient manifesté leur intérêt pour ce méga projet. Pourtant, au final, seules deux entreprises sont parvenues à déposer une offre conforme.

Il s’agit de Sinohydro China et de China International Water & Electric Corporation (CWE). Sinohydro n’est pas un nouvel acteur à Maurice. L’entreprise chinoise a participé à plusieurs grands projets d’infrastructures entre 2010 et 2014 et connaît bien le marché mauricien.

De son côté, CWE est également familière des autorités locales. La société s’était notamment retrouvée au cœur du dossier du Bagatelle Dam après l’annulation de ce projet, allant jusqu’à engager une procédure de réclamation contre l’État mauricien.

Une offre jugée trop basse

Selon les informations recueillies par Scoop.mu, Sinohydro serait le lowest bidder, avec une proposition financière comprise entre
Rs 4 milliards et Rs 5 milliards. Un montant qui soulève toutefois de nombreuses interrogations.

Les estimations du gouvernement situent en effet le coût global du projet entre Rs 9 milliards et Rs 10 milliards. Ce budget ne couvre pas uniquement la construction du barrage, mais également une usine de traitement d’eau, des stations de pompage hydrauliques ainsi que les infrastructures connexes indispensables au fonctionnement de l’ensemble.

Plusieurs ingénieurs consultés estiment d’ailleurs que ces prévisions pourraient encore être revues à la hausse, notamment en raison de l’augmentation du coût des matériaux, de la volatilité des marchés internationaux et des tensions géopolitiques qui continuent d’affecter les chaînes d’approvisionnement.

Dans ce contexte, une offre représentant pratiquement la moitié de l’estimation gouvernementale pourrait difficilement être considérée comme réaliste ou conforme aux exigences techniques du projet. Ainsi, une annulation de la procédure se profile.

C’est précisément ce qui pourrait conduire le CPB à prendre une décision lourde de conséquences : annuler purement et simplement l’appel d’offres et relancer une nouvelle procédure internationale.

Si cette option venait à être confirmée, elle entraînerait inévitablement plusieurs mois supplémentaires de délais administratifs avant même l’attribution du contrat, sans compter le temps nécessaire pour l’évaluation des nouvelles propositions et les éventuelles contestations qui pourraient encore surgir.

Autrement dit, le chantier du barrage de Rivière-des-Anguilles ne devrait pas débuter de sitôt. Dix-sept ans d’attente… et toujours aucun coup de pioche. L’ironie est d’autant plus frappante que ce projet figure parmi les priorités affichées des gouvernements successifs depuis tout ce temps.

Annoncé, ré-annoncé puis reconduit dans pratiquement tous les exercices budgétaires depuis 2010, le barrage de Rivière-des-Anguilles est régulièrement présenté comme une réponse indispensable aux défis liés au stockage de l’eau, à la sécurité hydrique et aux épisodes de sécheresse qui affectent de plus en plus le pays.

Plus récemment encore, le ministre de l’Énergie et des Services publics, Patrick Assirvaden, avait assuré que les travaux devaient démarrer avant la fin de cette année.

Mais si l’appel d’offres est effectivement annulé, cet objectif apparaît désormais hautement compromis. Dix-sept ans après les premières annonces, le projet emblématique de Rivière-des-Anguilles risque ainsi de tomber, une fois de plus, à l’eau…