Parlement : une séance pleine de frictions
L’hémicycle avait, mardi 24 mars, ce visage étrange des jours de crise à peine assumée. Une salle bien remplie… mais paradoxalement marquée par des absences qui pesaient lourd, presque autant que les mots échangés.
Les sièges vides de Paul et de Joanna Bérenger attiraient les regards. Deux absences qui n’avaient rien d’anodin, survenant juste après leur démission respective comme Deputy Prime Minister et Junior Minister. Mais plus intrigante encore était celle de Chetan Baboolall.
Vendredi 20 mars, ce dernier affichait encore son alignement avec les 16 élus du MMM, debout devant les caméras, déterminé à défendre leur choix de rester au gouvernement. Lundi, il disparaît du bureau politique. Hier, il manque à l’appel au Parlement. Dans les couloirs, les regards se croisent, les chuchotements s’intensifient : le doute n’en est plus vraiment un. Tout indique qu’il a, lui aussi, basculé dans le camp de Paul Bérenger.
La Speaker, entre anecdote et confusion
Mais très vite, l’attention s’est déplacée vers la Private Notice Question (PNQ)… et sur une nouvelle prestation remarquée de la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
Alors que le leader de l’opposition tentait d’obtenir des précisions sur les mécanismes permettant aux consommateurs de comparer les prix, la Speaker a pris la parole… pour raconter qu’elle croisait souvent le ministre Michaël Sik Yuen au supermarché.
Un instant suspendu. Les regards se figent, quelques rires étouffés émergent, certains députés baissent les yeux pour masquer leur amusement. Était-ce une tentative de vulgarisation ? Une parenthèse personnelle ? Ou simplement un moment d’égarement ?
Elle enchaîne ensuite avec un appel, presque militant, pour élargir l’affichage des prix au-delà du site web du ministère :
« We make an appeal… »
« We make an appeal… »
Dans l’hémicycle, la confusion est palpable. Le ministre Shakeel Mohamed, légèrement penché, tourne la tête vers Navin Ramgoolam, le regard mi-interrogatif, mi-amusé, comme pour dire sans un mot : « On est sérieux, là ? »
Deux poids, deux mesures ?
Tentant de reprendre la main, la Speaker rappelle à l’ordre Joe Lesjongard, lui reprochant ses longs statements. Le message semble clair.
Mais quelques minutes plus tard, la Chief Whip, Stephanie Anquetil, prend la parole… et s’engage dans ce qui ressemble davantage à un récit qu’à une question. Retour détaillé sur les contrats attribués aux quincailleries durant la période Covid, enchaînement de faits, accumulation d’explications, le tout sans réelle interrogation à la clé.
Sur les bancs de l’opposition, l’agacement est visible. Adrien Duval se lève, point of order. Ton ferme, regard dirigé vers le perchoir : il rappelle à la Speaker ses propres consignes.
Et là… flottement.
Shirin Aumeeruddy-Cziffra hésite. Silence. Elle observe, ne tranche pas immédiatement. Pendant quelques secondes, le temps semble suspendu, comme si la décision elle-même devenait un exercice compliqué. Finalement, elle laisse Stephanie Anquetil poursuivre.
Il faudra une double réaction, celle du leader de l’opposition et du ministre Patrick Assirvaden, pour que la Speaker se résolve à intervenir… timidement.
Résultat final : une reformulation laborieuse… pour une réponse tout aussi creuse du ministre : «We will make sure this doesn’t happened. » Dans les rangs, certains soupirs en disent plus long que les mots.
Duel électrique Lesjongard/Assirvaden
Le ton monte réellement lors de l’échange entre Joe Lesjongard et Patrick Assirvaden.
Le sujet est sérieux : une éventuelle hausse du prix de l’électricité, sur fond de difficultés liées à l’huile lourde. Mais très vite, le débat bascule dans une joute verbale.
Assirvaden, piqué, lance : « Sa kestion-la to bizin poz mwa, pa li, mwa ki minis lenerzi. »
Tentative de recadrage immédiate de Michaël Sik Yuen, évoquant le « substantive minister ». Mais Joe Lesjongard ne lâche pas. Il accuse le ministre de l’Énergie et des services publics de se cacher, rappelant ses promesses post-électorales sur une baisse des prix.
La riposte fuse, presque instinctive : « Fode mo’nn rant laba pou mo kone ki to finn fer. »
Explosion de rires dans la salle. Même certains visages habituellement fermés se dérident. L’espace d’un instant, le Parlement ressemble plus à une scène de théâtre qu’à une institution.
Messages silencieux entre deux élus mauves….
Plus discrets, mais tout aussi révélateurs, les échanges de regards entre Aadil Ameer Meea et Fawzi Allymun n’ont échappé à personne.
Un signe de tête ici, un sourire en coin là… comme un commentaire silencieux sur les événements récents, notamment l’épisode de la rue Ambrose.
Deux attitudes qui contrastent : Allymun, cherchant à s’imposer sur le terrain, parfois de manière excessive. Meea, plus effacé, presque calculateur, évitant soigneusement toute exposition inutile.
Pendant ce temps, à l’extérieur, Rajesh Bhagwan faisait face aux huées. Une scène que certains, à l’intérieur, semblaient préférer ignorer.
Ramgoolam à Duval : « Marse do ta!»
Puis vient l’un des moments les plus tendus de la séance.
Adrien Duval évoque la nécessité de stabilité des prix pour les Mauriciens. Une remarque qui, visiblement, passe mal.
Depuis son siège, Navin Ramgoolam réagit vivement, presque hors de lui : « Ki stabilite to pe rode? Ale marse, marse do ta! Ena lager laba… to pa kone? »
Le ton est sec, la voix porte. L’atmosphère se tend immédiatement. Adrien Duval tente de répliquer, mais la Speaker coupe court. Fin abrupte de la PNQ. Passage aux questions au Premier ministre.
La bourde de Farhad Aumeer… et le rappel à l’ordre
Lors de cette deuxième phase, le député travailliste Farhad Aumeer se distingue, malgré lui.
En suggérant que la liberté sous caution ne soit pas accordée aux agresseurs de policiers, il confond visiblement les rôles institutionnels.
Réponse immédiate du Premier ministre : ce n’est pas de son ressort.
Et la Speaker d’enfoncer le clou, d’un ton presque pédagogique : « La séparation des pouvoirs. » Un rappel simple… mais nécessaire.
Vers une surveillance des réseaux ?
Enfin, Raviraj Beechook soulève la question sensible des vidéos d’agressions circulant sur les réseaux sociaux.
La réponse de Navin Ramgoolam surprend : un possible accord « G to G » avec l’Inde pour surveiller ces publications.
Dans l’hémicycle, peu de réactions immédiates… mais dans les esprits, la question est déjà lancée.
Jasvin Sok Appadu
