Ken Arian, Anba Manikham et Sattar Hajee Abdoula, trois protagonistes visés par les conclusions accablantes du rapport Kroll.


Par Jasvin Sok Appadu

Le très attendu rapport d’enquête forensic réalisé par le cabinet Kroll lève le voile sur ce qui pourrait constituer l’un des plus graves scandales de gouvernance ayant secoué Air Mauritius (MK).

Les conclusions sont particulièrement accablantes, selon Navin Ramgoolam, qui répondait à une question du député Nitish Beejan, mardi 30 juin, au Parlement : une possible conspiration criminelle, des rapports falsifiés, des inspections trompeuses et des actes de négligence qui pourraient désormais conduire à des poursuites devant les tribunaux.

Ainsi, le chef du gouvernement a indiqué que le conseil d’administration d’Air Mauritius avait décidé de prendre les mesures nécessaires pour défendre les intérêts de la compagnie. Parmi celles-ci figurent la transmission des éléments pertinents à la Financial Crimes Commission (FCC) et à la police, l’engagement d’éventuelles poursuites civiles ainsi que des procédures disciplinaires contre les personnes concernées.

Manœuvres de certains directeurs du conseil d’administration

Mais, selon nos informations, cette décision serait loin de faire l’unanimité au sein du conseil d’administration d’Air Mauritius. Des manœuvres seraient actuellement menées, y compris par certains directeurs influents, afin que les conclusions les plus sensibles du rapport Kroll ne soient finalement pas transmises à la FCC ni à la police.

La raison avancée serait simple : plusieurs conclusions du rapport mettraient directement en cause, ou éclabousseraient, des proches, voire des amis, de ces membres actuels du board de MK.

Si ces informations se confirmaient, elles soulèveraient une question majeure : le conseil d’administration suivra-t-il jusqu’au bout la ligne tracée publiquement par le Premier ministre, ou certaines conclusions du rapport feront-elles l’objet d’un traitement sélectif avant leur éventuelle transmission aux autorités d’enquête ?

Ken Arian, Sattar Hajee Abdoula et Anba Manikham visés

Selon les informations communiquées au Parlement, le rapport Kroll conclut qu’il aurait existé des « actes et comportements concertés » impliquant l’ancien président d’Airport Holdings Ltd, Ken Arian, ainsi que plusieurs hauts cadres d’Air Mauritius.

L’objectif présumé était de faire pencher le processus de location d’appareils en faveur d’un bailleur spécifique, écartant ainsi toute véritable concurrence. Pour le gouvernement, ces agissements pourraient s’apparenter à une « criminal conspiracy » ayant causé un préjudice non seulement aux autres soumissionnaires, mais également à Air Mauritius elle-même.

Des rapports falsifiés pour imposer l’achat d’un A350

L’un des volets les plus explosifs du rapport concerne l’acquisition d’un Airbus A350-900 supplémentaire en 2023. Selon les conclusions révélées au Parlement par le Premier ministre, des rapports qualifiés de falsifiés et de trompeurs auraient été soumis à l’ancien conseil d’administration afin de justifier cet achat.

Le rapport indique que ces documents auraient été produits en parfaite connaissance de cause par Ken Arian, ancien Chief Executive Officer (CEO) d’Airport Holdings Ltd, et non président du conseil d’administration d’Air Mauritius, comme l’a affirmé Navin Ramgoolam à l’Assemblée nationale.

Des analyses internes recommandaient l’acquisition d’un A330, jugé nettement plus avantageux sur le plan économique pour la compagnie nationale. Malgré ces avis, le conseil d’administration aurait été orienté vers l’achat d’un A350 sur la base d’informations présentées comme inexactes ou trompeuses.

Cette conclusion est l’une des plus sévères du rapport Kroll, puisqu’elle laisse entendre que les administrateurs auraient pris une décision stratégique majeure sur la base de documents volontairement biaisés.

Des inspections qui auraient caché des défauts majeurs

Le rapport révèle également des manquements lors des inspections techniques effectuées avant la location d’un appareil auprès du bailleur concerné.

Des responsables d’Air Mauritius, accompagnés d’autres personnes, s’étaient rendus à l’étranger pour inspecter l’avion. Or, les rapports d’inspection auraient omis des éléments essentiels concernant la navigabilité de l’appareil.

Conséquence : Air Mauritius a dû engager d’importantes dépenses supplémentaires afin de remettre l’avion en état de voler. Face à ces conclusions, la compagnie prévoit désormais d’engager des procédures disciplinaires contre les employés jugés responsables.

Les administrateurs également dans le viseur

Le rapport Kroll ne s’arrête pas aux décisions entourant les locations et acquisitions d’appareils. Le gouvernement estime également que l’ancien administrateur d’Air Mauritius, Sattar Hajee Abdoula, pourrait faire l’objet d’une action en dommages-intérêts pour négligence dans le cadre de la vente d’un Airbus A330-200 durant la période de l’administration volontaire.

Selon les informations communiquées au Parlement, cette opération aurait eu pour conséquence que les fonds injectés par l’État dans le cadre du sauvetage d’Air Mauritius servent notamment à rembourser des créanciers étrangers ainsi que SBM Holdings, dans des circonstances qui démontreraient une négligence dans l’exercice des fonctions des administrateurs.

Une facture de plus de Rs 1,2 milliard

Cette affaire intervient alors que les chiffres communiqués au Parlement illustrent déjà l’ampleur des pertes enregistrées. Entre 2014 et 2024, Air Mauritius s’est séparée de quatre appareils, un A340-300, deux A319-100 et un A330-200, tandis que deux autres A340 ont été envoyés au démantèlement.

Le gouvernement indique que ces opérations se sont traduites par une perte nette d’environ Rs 1,2 milliard.

Durant la même période, la compagnie a intégré onze nouveaux appareils dans sa flotte, dont un acheté directement, deux financés par crédit-bail et huit loués sous forme de contrats d’exploitation. Les montants des transactions demeurent toutefois confidentiels en raison des clauses contractuelles.

Par ailleurs, les autorités révèlent que les appareils d’Air Mauritius ont été immobilisés à 100 reprises entre 2014 et 2024, principalement en raison de problèmes techniques, du manque de pièces de rechange, de moteurs indisponibles et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement.