Yvan Legris siège sur le comité d’experts sur la retraite et sa société a obtenu un contrat de consultant pour le comité d’investissement du National Pensions Fund et du National Savings Fund.

Par Jasvin Sok Appadu

Depuis que le Conseil des ministres a dévoilé la composition du comité d’experts chargé de repenser le système de retraite, les interrogations se multiplient. Juristes, observateurs et acteurs politiques soulèvent la même préoccupation : plusieurs membres du comité exercent ou ont exercé des responsabilités au sein d’entreprises privées évoluant précisément dans les secteurs des assurances, des fonds de pension et des services actuariels. Au cœur des interrogations figurent notamment Yvan Legris, Bernard Yen, Ashok Prayag, mais aussi Sattar Jackaria.

Ces préoccupations ont d’ailleurs trouvé un écho jusque dans l’hémicycle la semaine dernière, lors de la Private Notice Question (PNQ) consacrée à la réforme des pensions. Interrogé sur le potentiel conflit d’intérêts entourant certains membres du comité d’experts, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a choisi de relativiser la question. Son argument : « Maurice est un petit pays, tout le monde connaît tout le monde. »

Une réponse qui n’a pas convaincu. Car le débat ne porte pas sur le fait que des personnalités se connaissent ou aient travaillé ensemble au cours de leur carrière. Le véritable enjeu est tout autre. Il concerne les liens professionnels actuels ou récents avec des entreprises privées dont les activités touchent directement aux assurances, aux investissements et aux fonds de pension, au moment même où ces personnes sont appelées à conseiller le gouvernement sur l’avenir des retraites publiques et des milliards de roupies détenus par le National Pensions Fund (NPF) et le National Savings Fund (NSF).

Autrement dit, la question n’est pas celle des relations personnelles. Elle est celle des intérêts professionnels et de l’apparence d’indépendance dans un dossier où la confiance du public devrait être absolue.

Actuarix : contrat de consultance de Rs 3,8 millions auprès de l’Investment Committee du NPF et du NSF

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Comme si le gouvernement voulait donner encore plus de matière à ceux qui dénoncent un potentiel conflit d’intérêts, le 6 mai 2026, le ministère des Finances a attribué à Actuarix Consulting Ltd, société dirigée par Yvan Legris, un contrat de Consultant for Investment Advisory Services to the National Pensions Fund and National Savings Fund (NPF and NSF) Investment Committee. Un contrat d’un an au coût de Rs 3,8 millions.

Autrement dit, pendant qu’Yvan Legris participe, en tant que membre du comité d’experts nommé par le Conseil des ministres, à la réflexion sur l’avenir du système de retraite et du NPF, l’entreprise qu’il dirige conseillera désormais le comité chargé des investissements de ces mêmes fonds.

Difficile de ne pas s’interroger. Le même homme se retrouve au cœur de la réflexion stratégique sur les pensions publiques, tandis que son entreprise obtient un rôle dans le conseil des investissements des fonds concernés. À défaut d’y voir un conflit d’intérêts établi, beaucoup y verront au minimum une apparence de conflit d’intérêts, précisément ce que les principes modernes de bonne gouvernance cherchent à éviter.

Yvan Legris à Actuarix, Medine Group et la MCB…

La liste des casquettes d’Yvan Legris ne s’arrête pas là. Chief Executive Officer (CEO) d’Actuarix Consulting Ltd, il siège également au conseil d’administration de la MCB et préside le board du groupe Medine. À cela s’ajoute son rôle au sein du comité d’experts sur la réforme des pensions, tandis que sa société devient consultante du comité d’investissement du NPF (qui doit devenir le National Pension and Provident Fund) et du NSF. Peu de personnalités cumulent autant de responsabilités dans des sphères aussi stratégiques.

De quoi alimenter une question que le gouvernement semble vouloir esquiver : pourquoi retrouve-t-on autant d’acteurs du privé autour de la table lorsqu’il s’agit de redessiner l’avenir des fonds de pension publics ?

Ce n’est pas la première fois que les milliards du National Pensions Fund suscitent des interrogations. L’affaire NPF/NMH a laissé des cicatrices profondes et rappelé qu’une gouvernance irréprochable est indispensable lorsque l’on gère l’épargne-retraite des Mauriciens.

Le Premier ministre a choisi de banaliser ces préoccupations lors de la PNQ de la semaine dernière. Pourtant, plus les informations émergent, plus la question devient incontournable : assiste-t-on simplement à une mobilisation des meilleures compétences ou le secteur privé est-il en train de retrouver progressivement une influence déterminante sur l’ensemble des fonds de pension du pays ?