Navin Ramgoolam, conversant avec ses ministres Aadil Ameer Meea et Patrick Assirvaden. Fait-il face à des critiques au sein même de son parti ?

Par Jasvin Sok Appadu

Le summing-up du Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, sera scruté avec une attention particulière ce vendredi au Parlement. Au-delà des traditionnelles passes d’armes avec l’opposition, c’est surtout à sa propre majorité qu’il devra répondre.

Car si la décision de geler le Means Test a permis de calmer une partie de la contestation provoquée par la réforme de la pension, les débats budgétaires ont révélé une réalité beaucoup plus embarrassante pour le gouvernement : les divergences existent bel et bien au sein de l’Alliance du Changement. Et elles ne concernent pas uniquement l’opposition ou les syndicats.

Les discours du ministre de l’Industrie, Aadil Ameer Meea, et du junior minister au Tourisme, Sydney Pierre, illustrent à eux seuls les tensions qui traversent actuellement la majorité gouvernementale.

Le MMM privilégie les discussions internes

L’intervention d’Aadil Ameer Meea a permis de comprendre ce qui s’est réellement passé dans les coulisses après la présentation du budget. Le ministre a révélé que le bureau politique du MMM s’était réuni dès le samedi suivant l’annonce de la réforme des pensions afin d’en examiner les implications. Il a également expliqué que les dirigeants mauves avaient sollicité une rencontre avec le Premier ministre à travers la Deputy Prime Minister, Arianne Navarre-Marie.

Selon lui, cette démarche a permis d’aboutir à la décision de suspendre l’application du Means Test, devenu en quelques jours le symbole de la contestation.

Mais au-delà du récit des événements, c’est le ton du ministre qui a retenu l’attention. « Nous ne sommes pas allés sur les réseaux sociaux. Nous n’avons pas convoqué de conférence de presse. Nous ne sommes pas allés sur les plateaux de radio pour alimenter la polémique. Nous n’avons pas brandi de menaces », a-t-il déclaré. Avant d’ajouter : « Au MMM, nous ne faisons pas de spectacle et nous ne faisons pas de palabres. »

Le message est limpide. Les réserves existent, mais elles doivent être exprimées à l’intérieur des structures gouvernementales et non sur la place publique. Il faut avant tout discuter et trouver des solutions avant d’aller devant la population, dit-il.

Une pique à peine voilée contre certains élus rouges ?

Le ministre de l’Industrie est allé encore plus loin lorsqu’il a affirmé : « C’est exactement cela le changement que nous avons promis aux Mauriciens. Un gouvernement qui se parle à lui-même avant de parler aux médias. »

Puis il enchaîne : « Nous ne choisissons pas la voie des discours populistes ni celle des déclarations destinées uniquement à récolter des likes ou à prédire des défaites électorales sur le score de 60-0. »

« Une équipe ne peut avancer si certains de ses membres passent leur temps à marquer des own goals. » Difficile de croire que ces déclarations relèvent du simple hasard. Depuis l’annonce du budget, plusieurs voix au sein du Parti travailliste ont publiquement exprimé leur malaise concernant la réforme de la pension. Ashok Subron, après l’avoir initialement saluée, a rapidement pris ses distances. D’autres, comme Shakeel Mohamed ou Ehsan Juman, ont également laissé transparaître leurs réserves.

Aadil Ameer Meea ne cite personne. Mais ses références aux radios, aux réseaux sociaux, aux « likes » et aux « own goals » ressemblent fortement à un rappel à l’ordre adressé à ceux qui ont choisi de débattre publiquement d’une décision gouvernementale.

L’image est d’autant plus frappante qu’il s’agit d’un ministre du MMM rappelant publiquement les règles de la solidarité gouvernementale à certains élus du Parti travailliste. Preuve de soutien aussi à Navin Ramgoolam ?

Sydney Pierre : le problème n’est pas le Means Test

Si Aadil Ameer Meea a choisi de défendre la méthode utilisée par le MMM, Sydney Pierre a préféré s’attaquer au fond du problème. Et son discours démontre que la fracture ne porte pas uniquement sur le Means Test.

Le junior minister au Tourisme est aujourd’hui le seul élu gouvernemental à avoir affirmé aussi clairement son opposition à la remise en cause du principe de la pension universelle. « Je suis contre l’abolition universelle. » Une déclaration lourde de sens.

Car depuis que le Premier ministre a annoncé le gel du Means Test, plusieurs ministres présentent cette décision comme une réponse aux inquiétudes exprimées au sein de la majorité.

Or, Sydney Pierre ne parle pas du Means Test. Il parle de l’universalité. Et sur cette question, sa position ne semble avoir évolué en rien. « Je suis pour qu’on donne la pension même si tu as un million. On peut trouver l’argent dans les taxes. »

Autrement dit, même une réforme débarrassée du Means Test ne répond pas nécessairement à ses préoccupations.

« Nous sommes les élus du peuple, il faudrait nous écouter »

Le dossier de la pension n’est d’ailleurs pas le seul sujet sur lequel Sydney Pierre s’est montré critique. À plusieurs reprises, le député a laissé entendre que les élus avaient été insuffisamment associés à certaines décisions. « Un ministre a dit que le budget a été préparé par des personnes non élues. Je suis d’accord avec lui. »

Avant d’ajouter : « Oui, nous avons des advisors, mais nous sommes les élus du peuple. Il faudrait nous écouter. »

Cette remarque traduit un malaise plus profond. Derrière le débat sur la pension apparaît une autre interrogation : quelle place occupent réellement les élus dans l’élaboration des grandes orientations gouvernementales ? Pour Sydney Pierre, les technocrates semblent avoir pris une influence grandissante dans le processus décisionnel.

Banking Act, taxes et climat des affaires : une critique plus large du budget

Le junior minister ne s’est pas limité à la question des pensions. Il a également exprimé ses inquiétudes concernant les amendements à la Banking Act et les pouvoirs accordés à la Financial Crimes Commission (FCC). Pour illustrer son propos, il a utilisé une comparaison qui n’est pas passée inaperçue : « L’ADSU ne peut pas aller dans toutes les maisons chercher s’il y a de la drogue juste pour prétendre qu’on lutte contre la drogue. »

Établissant un parallèle avec les nouvelles dispositions légales, il s’est interrogé sur les conséquences d’un affaiblissement du principe de confidentialité bancaire. « Demain, la FCC pourra aller questionner toutes les banques sur n’importe quelle entreprise. Quelle entreprise aura envie de venir à Maurice si elle n’a plus la garantie de la confidentialité ? Est-ce que cela va dans le sens du business ? »

Taxes invisibles qui ressemblent à une hausse de la TVA…

Le député a également critiqué certaines mesures fiscales du budget. « Oui, nous n’avons pas augmenté la TVA. Mais quand on regarde où les taxes ont été imposées, c’est comme si nous l’avions fait. Regardez ce que les gens paient aujourd’hui pour leur assurance médicale ou leur assurance automobile. »

Ces remarques sont importantes car elles démontrent que le malaise exprimé par Sydney Pierre dépasse largement la seule réforme de la pension. Entre ses réserves sur la Banking Act, ses critiques concernant la pression fiscale et son opposition à la suppression de la pension universelle, son intervention ressemble davantage à une remise en question de plusieurs orientations gouvernementales qu’à une simple divergence ponctuelle.

« Même si je devais m’asseoir là-bas… »

Mais c’est la fin de son discours qui a suscité le plus de commentaires dans les couloirs de l’Assemblée nationale. « Même si je devais m’asseoir là-bas, il n’y a absolument aucun problème. » En désignant les bancs de l’opposition, Sydney Pierre savait parfaitement ce qu’il faisait.

Quelques instants plus tard, il enfonçait le clou : « Tous ces junior ministers comme moi n’auront aucun problème à aller ailleurs si notre contribution n’est pas reconnue. »

Simple frustration ou message politique ? La question mérite d’être posée. Car lorsqu’un élu critique la réforme phare du budget, remet en cause certaines mesures fiscales, s’inquiète des conséquences de la Banking Act, dénonce l’influence des technocrates et évoque ouvertement la possibilité de siéger sur les bancs de l’opposition, ses propos dépassent le cadre d’un simple désaccord.

Rencontre avec le PM

Selon nos informations, Sydney Pierre aurait depuis rencontré le Premier ministre, tout comme Ehsan Juman et Anabelle Savabaddy. Reste à savoir si ces discussions auront suffi à apaiser les tensions.

Une chose est certaine : lorsque Navin Ramgoolam prendra la parole pour son summing-up, il ne devra pas seulement répondre à l’opposition. Il devra aussi rassurer sa propre majorité.

Car les débats budgétaires auront mis en lumière une situation inhabituelle : d’un côté, un ministre du MMM appelant à la discipline collective et dénonçant les « own goals » au sein de l’équipe gouvernementale ; de l’autre, un élu travailliste qui persiste à défendre la pension universelle et qui affirme publiquement qu’il n’aurait « aucun problème » à s’asseoir de l’autre côté de l’hémicycle. Le Means Test a peut-être été mis de côté par Ramgoolam, mais le malaise au sein de son parti commence à faire surface…