
La gouverneure ferait mieux de s’occuper des comptes de la BoM plutôt que des comptes politiques.
Par Sameer Sharma
En portant plainte pour « fake news » au lieu de débattre des chiffres, la Banque centrale détourne le regard des vrais risques.
Le débat sur la création monétaire à Maurice a pris un tour inquiétant. Après que l’ancien ministre des Finances, Renganaden Padayachy, eut chiffré à 83 milliards de roupies la hausse de la masse monétaire en 2025, la Banque de Maurice (BoM) a choisi de porter plainte auprès de la police, l’accusant de propager des « fake news » sous l’Information and Communication Technonolgies Act (ICTA). Pour se justifier, la gouverneure a brandi un article de l’Université de Toulouse ‒ From Buzz to Bust: How Fake News Shapes the Business Cycle ‒ censé prouver que de fausses informations déstabilisent l’économie. La démarche est doublement fautive : un contresens intellectuel autant qu’une dérive institutionnelle. Là où s’imposait un débat d’idées sur M3 (total masse monétaire), la Banque centrale a préféré la police.
Un document de travail et non une preuve
Rappelons d’abord ce qu’est ce texte : un document de travail (working paper), un préprint déposé sur l’archive HAL en février 2025 par Tiziana Assenza, Fabrice Collard, Patrick Fève et Stefanie Huber. Ce n’est ni un article validé par une revue d’experts, ni une vérité établie sur laquelle on pourrait fonder une plainte pénale. L’étude porte du reste exclusivement sur les États-Unis, entre 2007 et 2022, et s’appuie sur les données de PolitiFact. Elle s’intéresse surtout aux rumeurs technologiques ‒ sur l’intelligence artificielle ou l’informatique quantique ‒, puis à quelques sujets liés à l’offre, comme les taxes ou le prix de l’essence. Au moyen d’une approche dite proxy-VAR, ses auteurs établissent que ce type précis de fausses nouvelles accroît l’incertitude, alourdit le chômage et déprime la production. Leur démonstration ne va pas au-delà.
Ce que l’étude ne dit pas
Or, c’est précisément là que l’argument se retourne contre celle qui l’invoque. À aucun moment l’étude ne traite de fausses nouvelles portant sur la création monétaire, l’émission de billets ou la politique monétaire ; elle n’aborde ni l’expansion de M3, ni la liquidité bancaire. Mieux : ses auteurs testent les autres catégories et concluent, de façon robuste, que les fausses nouvelles touchant aux finances publiques, au marché du travail et à la régulation financière n’ont aucun effet significatif sur la stabilité économique.
À la page 6, ils l’écrivent noir sur blanc : « Fake news related to government finance, market regulation, or the labor market does not impact economic stability. » Ils vont même plus loin, jugeant « non pertinente » la variable des fausses nouvelles gouvernementales, captive du seul cycle électoral américain. Transposée à Maurice, cette recherche rangerait donc les propos de M. Padayachy dans la catégorie « gouvernement » ‒ celle, justement, qui n’affecte pas le cycle économique. En somme, la seule étude citée dit l’exact contraire de ce qu’on lui fait dire.
Le vrai débat escamoté
Et c’est là que réside le vrai scandale : l’absence de tout débat intellectuel sur M3. Une fausse nouvelle est une affirmation factuellement fausse, sciemment propagée ; or l’estimation d’une hausse de la masse monétaire n’est qu’une lecture ‒ discutable, perfectible ‒ de chiffres que la BoM publie elle-même. C’est un désaccord d’analyse, non une falsification.
La vraie question, celle qu’une banque centrale digne de ce nom aurait accueillie, est limpide : que signifie une croissance de M3 de 75,7 % entre 2019 et 2025, quand le Produit intérieur brut (PIB) nominal n’a progressé que de 43,1 %, soit un excédent de quelque 237 milliards de roupies ? Quelle en est l’ampleur exacte, et comment évolue la vitesse de circulation de la monnaie ? Sans doute l’ancien ministre aurait-il mieux fait de parler d’« excès structurel de liquidité » que de « création monétaire » ; mais une maladresse de vocabulaire n’est pas un délit. En portant l’affaire au Central Criminal Investigation Department (CCID) plutôt qu’en répondant sur le fond, la BoM ne réfute rien : elle se dérobe.
Une atteinte à la liberté d’expression
Car cette plainte n’est pas seulement maladroite : elle est juridiquement infondée et porte atteinte à un droit fondamental. La Constitution mauricienne protège en effet, à l’article 12, la liberté d’expression ‒ celle de recevoir et de communiquer des idées et des informations sans ingérence ‒, et une opinion économique fondée sur des données publiques en est l’illustration la plus pure. Ce droit n’est certes pas absolu, puisqu’il s’efface devant la diffamation ou l’incitation ; mais un désaccord analytique exprimé de bonne foi n’entre dans aucune de ces exceptions.
Mobiliser la force publique pour réprimer une opinion, c’est donc détourner le droit pénal contre la liberté de parole, et créer un précédent dévastateur : si contester les agrégats de la Banque centrale peut conduire au CCID, quel économiste, quel journaliste osera encore commenter ses décisions ? Transformer une controverse macroéconomique en affaire pénale est le propre des républiques bananières, non d’un État de droit.
Quant à la police, elle a des urgences autrement plus pressantes : la sécurité publique se dégrade, la criminalité organisée et le trafic de drogue prospèrent. Ses moyens, déjà comptés, devraient protéger les citoyens plutôt que d’arbitrer une querelle comptable.
Quand l’accusateur devrait répondre de ses propres chiffres
Il y a plus troublant encore. Comment poursuivre quelqu’un pour des propos qui n’ont entraîné aucune instabilité ‒ ni panique bancaire, ni effondrement du change ‒ alors que l’intégrité des chiffres sur lesquels la BoM fonde son alarme est elle-même contestable ? Les données de Statistics Mauritius sont rigoureuses, mais elles ne mesurent que l’économie déclarée, en laissant de côté l’économie informelle et souterraine. Or le système de comptabilité nationale 2008 des Nations unies recommande précisément d’intégrer les activités illégales au PIB, comme le font déjà le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou la Colombie, où le seul trafic de cocaïne pèse 4,2 % du PIB.
À Maurice, le trafic, le blanchiment et l’économie informelle génèrent des flux massifs qui échappent au calcul officiel, mais que le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) savent estimer par des méthodes indirectes. Si on les y intégrait, la vitesse de circulation de la monnaie ‒ jugée « faible » à 0,70 ‒ comme le surplomb de Rs 237 milliards changeraient de visage. Le danger n’en demeurerait pas moins réel : si cette vitesse venait à s’emballer, l’inflation s’envolerait. En somme, la BoM dénonce la désinformation d’autrui tout en fondant son propre diagnostic sur un PIB incomplet.
Les vrais foyers d’incendie
Le plus grave, au fond, c’est tout ce que cette plainte dissimule. Le cours officiel de la roupie est devenu une fiction : sur le marché offshore, le dollar franchit allègrement les 50 roupies, la liquidité a déserté le taux officiel, et les banques ne peuvent plus honorer la demande de devises. De là naissent un marché parallèle, une prime de risque massive et des importateurs étranglés. La défiance se lit jusque dans la masse monétaire : les dépôts en devises y pèsent désormais 22 %, contre 15 % il y a dix ans ‒ non par panique, mais par arbitrage rationnel, faute de projets productifs et après l’expansion du bilan de la Banque centrale durant la pandémie.
La supervision bancaire, quant à elle, vit encore à l’âge de pierre : quelque 25 milliards de roupies se sont évaporées dans quatre banques ‒ dont la SBM et la Silver Bank ‒ sous l’œil de contrôleurs armés de simples feuilles Excel. Le bilan de la BoM, de son côté, reste paralysé par
81 milliards de roupies d’actifs gelés dans la Mauritius Investment Corporation (MIC), qui empêchent d’éponger un excédent d’une trentaine de milliards de roupies stationnées sur les comptes des banques à la Banque centrale.
Faute d’absorption, les taux de marché restent rivés au bas du corridor, en territoire réel négatif : le taux directeur de 4,75 % n’a plus qu’une valeur d’affichage, car le taux qui gouverne réellement est l’interbancaire, désormais inférieur ; quant au corridor de 125 points de base, il n’a été retenu que pour composer avec ce bilan malade. La distorsion gagne alors toute la courbe, l’écart entre le 10 ans et le 2 ans s’écrasant dès l’émission ‒ autant de signes d’une transmission monétaire rompue.
Quant aux marchés de capitaux, censés acheminer l’épargne vers l’investissement, ils sont à l’arrêt : la Bourse manque de profondeur, les obligations d’entreprises se font rares, et l’épargne dort en dépôts inertes ou fuit vers l’immobilier et les devises. Voilà les vrais foyers d’incendie ‒ non la déclaration d’un ancien ministre.
Les bons remèdes
Voilà donc où devrait converger l’énergie de la Banque centrale. Il lui faut d’abord reconquérir son indépendance, car une institution qui poursuit un ancien ministre y perd son âme. Cette indépendance ne se proclame pas : elle se gagne par la compétence technique et la crédibilité. Une BoM digne de ce nom fixe ses taux, supervise les banques et assainit son bilan, sans jamais se mêler des querelles politiques.
Ce n’est pas de renforts ordinaires dont la BoM a besoin, mais d’une équipe de forces spéciales, faite d’investigateurs et de conseillers d’élite ‒ et non de la Reserve Bank of India, évoquée par le Premier ministre au Parlement : grande autorité monétaire, celle-ci n’est ni un auditeur forensique, ni un conseiller en réforme. Il lui faut donc un auditeur forensique indépendant, investi de deux mandats : le premier sur la supervision bancaire, pour élucider la disparition de ces Rs 25 milliards ; le second sur la MIC, pour évaluer à leur juste valeur les
Rs 81 milliards d’actifs gelés, en retrouver la trace et préparer leur transfert vers un véhicule hors bilan. Un cabinet spécialisé serait taillé pour ces deux missions ‒ à condition de suspendre les cadres responsables de la débâcle, plutôt que de poursuivre ceux qui la commentent.
À ses côtés, des stratèges de premier rang devraient conseiller la BoM sur sa modernisation, sa gouvernance et sa structure institutionnelle, et accompagner son conseil dans cette transformation. Le précédent existe : à son arrivée à la Banque d’Angleterre, en 2013, Mark Carney a mandaté McKinsey pour une revue stratégique destinée à moderniser l’institution et à l’armer pour ses missions élargies de politique monétaire, de stabilité financière et de supervision. La supervision par les risques, l’exploitation des mégadonnées et la modélisation prédictive en seraient les chantiers concrets. Ensemble, ces forces spéciales rendraient à la banque la crédibilité qu’elle a perdue, et au pays la confiance qui lui fait défaut. Le reste suivrait : aligner le change sur la réalité du marché ; réparer les marchés de capitaux par la privatisation et la libéralisation, afin d’y orienter ces 237 milliards de roupies dormantes ; et entendre enfin les signaux d’alarme, telle la démission du directeur général de la Financial Services Commission, à la veille de l’évaluation Financial Action Task Force/Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (FATF/ESAAMLG).
Invoquer un document de travail sur les fausses nouvelles technologiques pour étouffer un débat sur la monnaie est une imposture intellectuelle autant qu’une atteinte à la liberté d’expression. La Banque de Maurice gagnerait à relire cette étude ‒ qui la contredit ‒ puis son propre mandat : garantir la stabilité monétaire et financière, et non faire la police de la pensée. Avant de s’alarmer d’un surplomb, qu’elle mesure d’abord correctement notre PIB, économie souterraine comprise, et répare les canaux rompus entre l’épargne et l’investissement. Sur M3 comme sur le reste, une banque centrale convainc par la rigueur et par le débat, jamais par la plainte ; car sans données fiables ni marchés de capitaux qui fonctionnent, toute politique monétaire revient à conduire dans le brouillard.