
Par Thomas Crook
Navin Ramgoolam a donc déposé sa feuille de route au Parlement. Quatre pôles de croissance. Énergies renouvelables. Économie bleue. Valorisation des déchets. Industries créatives.
C’est beau. C’est impressionnant. C’est rassurant.
C’est aussi exactement ce que tout gouvernement mauricien depuis 2005 a annoncé ‒ dans des termes quasi identiques, avec des diapositives quasi identiques, devant des parlementaires qui applaudissaient quasi identiquement.
La question n’est pas de savoir si ces quatre pôles sont souhaitables. Ils le sont. La question est de savoir si cette allocution a été rédigée par des spécialistes de la promotion des investissements ‒ ou par des spécialistes de la communication politique.
La réponse saute aux yeux de tous ceux qui ont déjà présenté l’île Maurice à un investisseur étranger.
Un investisseur n’achète pas des pôles de croissance. Il achète des certitudes ‒ sur les délais, les coûts, les procédures et les interlocuteurs. De tout cela, pas un mot.
- L’ÉCONOMIE BLEUE ‒ ENCORE ET TOUJOURS
Le Premier ministre a annoncé que Maurice entend « monétiser » son espace maritime de 2,3 millions de kilomètres carrés. Pêche durable, aquaculture, énergie océanique, ressources minérales.
Magnifique. Sauf que cette annonce a été faite ‒ mot pour mot, chiffre pour chiffre ‒ sous le gouvernement Jugnauth, sous le gouvernement Ramgoolam 2005-2014, et dans plusieurs budgets successifs depuis 2010.
Les 2,3 millions de kilomètres carrés sont toujours là. Les investissements, eux, ne sont pas venus. Non pas parce que le concept est mauvais ‒ mais parce que personne n’a jamais expliqué à un investisseur concret, avec un cadre juridique précis, un régime fiscal clair et un interlocuteur identifié, comment investir dans cette zone économique exclusive.
Annoncer l’économie bleue pour la dixième fois en quinze ans n’est pas une feuille de route. C’est une tradition.
- LE WASTE-TO-WEALTH ‒ EN COURS DE FINALISATION DEPUIS QUAND ?
Le deuxième pôle encore plus comique ‒ baptisé « waste-to-wealth » ‒ est décrit comme transformant les déchets en compost ou en énergie. Le cadre d’incitation est, nous dit-on, « en cours de finalisation par l’EDB ».
En cours de finalisation.
Ce gouvernement est au pouvoir depuis seize mois. Et le cadre d’incitation pour attirer des investisseurs dans la valorisation des déchets est encore en cours de finalisation. Pendant ce temps, Mahébourg, Roche-Bois et Mare-Chicose continuent d’accueillir des déchets ‒ pas de la valeur ajoutée.
Un investisseur singapourien spécialisé dans l’économie circulaire qui lirait cette allocution se poserait une question simple : à qui dois-je m’adresser ? Quel est le régime fiscal ? Quels sont les délais d’approbation ? Quelle est la garantie de rachat de l’énergie produite ?
Ces questions n’ont pas de réponse dans le discours. Parce que ces questions ne semblent pas avoir été posées avant de rédiger le discours.
« En cours de finalisation » est la formule la plus coûteuse du vocabulaire administratif mauricien. Elle signifie : revenez dans six mois. Et dans six mois, elle signifiera la même chose.
III. LES ENTREPRISES TECHNOLOGIQUES INDIENNES ‒ LA GRANDE RÉVÉLATION
Ramgoolam a annoncé que des entreprises technologiques indiennes seraient en passe de s’installer à Maurice ‒ notamment dans une Zone économique spéciale à Côte-d’Or dédiée à l’intelligence artificielle, la fintech, la cybersécurité et les centres de données.
Intéressant. Mais voici ce qu’un professionnel de la promotion des investissements aurait voulu savoir ‒ et que le discours ne dit pas :
Quelles entreprises ? Combien d’emplois ? À quelle échéance ? Quels engagements contractuels ont-ils été signés ? Qui a négocié ? Sous quel régime fiscal s’installeront-elles ? Et, surtout, pourquoi Maurice plutôt que Singapour, Dubaï ou Kigali, qui leur offrent des conditions au moins équivalentes ?
Annoncer que des entreprises indiennes « seraient en passe de s’installer » sans aucune de ces précisions, c’est confondre un roadshow diplomatique avec un plan d’investissement. L’un produit des photos. L’autre produit des emplois.
Un discours de promotion des investissements qui ignore les contraintes réelles de l’environnement des affaires ne convainc pas les investisseurs. Il convainc les journalistes ‒ jusqu’au lendemain matin.
Quatre pôles de croissance. Des milliards de roupies d’investissements promis. Des emplois annoncés. Et au bout du fil de l’Economic Development Board, toujours le même conseil aux investisseurs : allez chercher vos permis dans les ministères. La feuille de route pour la décennie à venir ressemble étrangement à la feuille de route pour la décennie passée. Même vision. Même rhétorique. Même absence
de résultats.