
Par Doris Félix
Pendant longtemps, le permis commercial, ce n’était pas un papier. C’était une porte de sortie. Un petit Mauricien qui terminait le collège, le fils de pêcheur, qui n’avait que son amour inné pour la mer, allait à la banque, il contractait un emprunt pour l’achat d’un bateau. C’était tout son avenir sur l’eau. Avec cette licence commerciale, il pouvait offrir une excursion, une partie de pêche à un touriste.
Aujourd’hui, c’est du passé. C’est même le contraire.
On nous dit qu’il y a 3 054 bateaux dans nos lagons. La Federation of Pleasure Craft Operators elle-même l’affirme : 1 465 plaisanciers commerciaux, 2 500 plaisanciers privés, et 500 bateaux de pêche en plus. Une concentration énorme.
Et qui détient ces permis ? Les hôtels, les boat-houses, qui ont souvent des vingtaines de permis à eux seuls. Le petit Mauricien, lui, attend et ronge son frein.
Pire : c’est devenu un vrai business. On obtient un permis et on le revend des centaines de milliers de roupies, alors que la règle officielle interdit à une personne d’avoir plus de trois permis. On contourne avec des sociétés, des directeurs prête-noms.
Et les investisseurs étrangers ? Ils sont recommandés à tout moment par l’Economic Development Board (EDB) à la Tourism Authority et obtiennent des permis promptement. Selon leur nationalité, ils attirent les touristes venant de leur pays d’origine, laissant sur le carreau le Mauricien. Double peine. Le Mauricien en général gagne très peu, voire rien, de l’industrie touristique. Il en est presque victime !
La cacophonie
La Tourism Authority a émis le 3 septembre un communiqué qui annonce l’annulation de TOUTES les demandes depuis 2023.
On parle de listes d’attente qui datent de 2023 et même d’avant ! Beaucoup des demandeurs, dans l’espoir d’obtenir ce permis, ont déjà contracté des prêts bancaires. Ils ont acheté leur bateau. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus endettés. Les intérêts courent, les banques les harcèlent, les bateaux pourrissent à terre, et toujours pas de permis. Voilà la réalité humaine derrière ce communiqué. Un vrai casse-tête pour les petits.
Or, les demandeurs en suspens avaient déjà payé. Payé la Tourism Authority. Payé le survey du bateau. Quand le communiqué parle de somme voluntarily paid, c’est de la mauvaise foi. Ils devaient payer ! Et cet argent dort depuis des années dans les caisses de la Tourism Authority.
Qui peut expliquer une telle décision ? Est-ce normal ? La priorité n’aurait-elle pas dû être de revisiter la liste existante, réinterviewer les demandeurs. Voir s’ils ne sont pas décédés, s’ils n’ont pas déserté le pays, s’ils ne sont plus intéressés, et après ouvrir une nouvelle liste ?
Cette cacophonie protège qui ?
Et là, comprenne qui peut ! La confusion est totale.
Au Parlement, le 29 octobre, à la question de Sydney Pierre sur l’attribution des permis et la refonte de la destination, suivie de la question de Joanna Bérenger sur le même sujet, le ministre Richard Duval répond : 2 994 licences délivrées entre janvier et août, 362 dossiers en traitement.
2 994 permis délivrés ? Impossible ! Impossible s’il parlait de nouveaux permis commerciaux !
Car la fédération dit elle-même qu’il n’y a que 1 465 plaisanciers commerciaux au total à Maurice. Comment aurait-on délivré 2 994 permis commerciaux en huit mois ?
L’explication : ce chiffre de 2 994 inclut les renouvellements annuels obligatoires, les changements de propriété, privé et commercial. Un même bateau qui renouvelle son permis chaque année compte pour un dans les 2 994. Ce n’est pas un nouveau permis pour un jeune Mauricien.
Donc on balance un gros chiffre pour faire croire qu’on délivre beaucoup, mais on ne dit pas combien de vrais nouveaux permis commerciaux pour des Mauriciens. Peut-être 20 ? Peut-être zéro ? Interrogé sur les licences délivrées avant le dégel de septembre et sur l’étude de la capacité des lagons, Richard Duval n’a pas fourni de précisions.
Et le communiqué ne parle même pas de zones ! Oui, certaines places sont saturées comme Trou-d’Eau-Douce, Grand-Baie etc. La Tourism Authority l’a dit elle-même : on ne délivre plus de nouveau permis pour ces zones. Mais pourquoi bloquer pour d’autres zones où il n’y a absolument aucun permis, comme Pointe-aux-Sables et autres ? N’est-ce pas encore une grosse erreur de ne pas parler de zones dans le communiqué ?
De nouveaux demandeurs nous apprennent qu’on leur avait promis qu’ils seraient contactés sous 21 jours. Des mois après, rien.
Manque de discipline
Oui, dans certains endroits, il pourrait y avoir saturation. Mais le plus grave, c’est le manque de discipline et de règlements. Et on ne mesure pas le prix de ne pas donner de permis.
Quand on bloque un jeune depuis 2023 avec un loan sur le dos, qu’est-ce qu’on encourage ? À partir. C’est arrivé aux Seychelles et aux Maldives : on a tout donné aux gros resorts, les jeunes ont quitté la mer. Aujourd’hui ils importent de la main-d’œuvre pour conduire leurs propres bateaux. Un échec !
À l’inverse, le Sénégal et Zanzibar ont réservé les nouveaux permis aux coopératives de jeunes locaux et obligé les hôtels à les sous-traiter, comme pour nos taxis. Cela a sauvé une génération. Un permis non octroyé, c’est un jeune qu’on pousse dehors.
Il devrait y avoir des règles à suivre : les do’s et dont’s, comme le lavage du bateau et du moteur, le parking des embarcations dans le lagon, bref tout ce qui pourrait faire du mal à l’écologie marine et à la sécurité des baigneurs.
Des bateaux sont parqués dans le lagon pendant des mois sans que personne ne s’en serve ! Il faudrait finalement des marinas de part et d’autre et des parkings à terre pour les bateaux non utilisés.
Des plongeurs nous assurent que sur certaines parties de la côte où les plaisanciers ont leur permis et travaillent avec discipline, les coraux se portent mieux que sur d’autres parties de l’île.
Bref, c’est une industrie qui va très mal. C’est du gros business pour des protégés et de l’autre côté des petits qui souffrent.
Ce qu’il faut faire
Publier la liste officielle de ceux qui détiennent déjà le permis, le nombre de permis octroyé à chacun, et ceux qui obtiendront ce permis, comme pour les taxis, contract bus etc. Si c’est bien fait, il ne devrait pas y avoir de problème à voir cette liste.
Il faudrait interdire la revente des permis.
Mieux contrôler l’EDB qui recommande à tout-va à la Tourism Authority l’octroi de permis à des étrangers, marginalisant encore plus le jeune Mauricien.
Richard Duval a-t-il reçu le message ?