Cet arbre avait un nom, une famille sous terre, une histoire. On vient de l’assassiner.

Par Doris Félix

Regardez cette photo. Regardez-la bien.

Ce n’est pas un arbre qu’on coupe. C’est un vieillard qu’on exécute.

Ce banian, ce multipliant, ce lafous que vous voyez sous la grue orange, il a peut-être 80 ans, 100 ans. Quelqu’un l’a planté avec sagesse et amour, quand ce quartier n’était que boue et cailloux. Il a donné de l’ombre à nos grands-parents, il a retenu la terre pendant les cyclones, il a abrité des oiseaux, des chauves-souris, de la vie. Il a procuré de la joie aux enfants qui jouaient aux Tarzans !

Et aujourd’hui, en dix minutes, on le charcute. Sans pitié. Au nom de quoi ? D’un parking ? D’un autre bâtiment en béton ?

Un arbre, c’est un pays qui respire.

Ce n’est pas seulement de la poésie. C’est de la science.

Un grand arbre peut transpirer des centaines de litres d’eau par jour dans l’atmosphère. C’est ce qu’on appelle l’eau verte. Les arbres fabriquent la pluie. Ils pompent l’eau du sol, ils humidifient l’air, ils créent les nuages. Sans eux, le petit cycle de l’eau s’effondre. Nos réservoirs sont vides ? Cherchez pourquoi.

Un arbre est aussi notre climatiseur naturel. Dans les villes, les zones boisées sont de deux à huit degrés plus fraîches que le reste. Un seul arbre peut faire baisser la température ressentie de trois à cinq degrés. Et nous, on l’abat en pleine crise climatique ! Dans d’autres pays, de plus en plus, on fait des jardins verticaux sur tous les murs pour apporter cette fraîcheur naturelle. On habille les immeubles de plantes, de lierre, de fleurs, pour que la ville respire, pour que le béton ne brûle plus. Ici, on fait l’inverse.

L’arbre souffre. C’est prouvé. Sous nos pieds, il y a ce qu’on appelle le « Wood Wide Web ». Messieurs les responsables de ce massacre, allez lire les travaux de Suzanne Simard et vous comprendrez que les arbres sont reliés entre eux par un vaste réseau souterrain de champignons. Plus de quatre-vingts pour cent des plantes sont connectées. Elles s’échangent de l’eau, des nutriments, et même des signaux d’alerte. Lisez ses livres et peut-être que cela touchera votre conscience !

Un arbre blessé alerte ses voisins de la présence d’un danger. Un arbre stressé prévient les autres pour qu’ils se préparent à se défendre. Des chercheurs ont démontré qu’ils nourrissent même de vieilles souches abattues pendant des siècles pour les garder vivantes à travers leurs racines.

Quand vous coupez ce banian, ce n’est pas un seul arbre qui crie, c’est toute la forêt autour qui reçoit le signal de détresse, à travers les racines. Comment peut-on être aussi cruel ? L’arbre souffre quand on le meurtrit. La science le dit. Le cœur le sait.

Au Japon, on ne coupe jamais un arbre centenaire pour faire une route. On le déménage. C’est une technique ancestrale qui s’appelle le Nemawashi, qui veut dire littéralement travailler autour des racines. Pendant des mois, parfois plus d’un an, des spécialistes préparent doucement les racines, ils coupent avec soin pour faire pousser de nouvelles petites racines près du tronc. Puis on l’enlève à l’aide de grues, on le transporte, on le replante intact. Parce que là-bas, un arbre centenaire n’est pas un obstacle. C’est un héritage culturel, spirituel, vivant.

Au Japon, un des pays les plus industrialisés au monde, on déménage un arbre au lieu de l’abattre.

Partout dans les pays civilisés, on plante. Ici, on détruit. On coupe sans pitié.

Nos terres agricoles sont aujourd’hui sous le béton. Dix mille cinq cents hectares bétonnés à Tamarina, Anahita, Bel-Ombre, Azuri. Nos gorges sont vides. Nos réservoirs sont vides. Et on continue de couper les seuls qui peuvent encore faire pleuvoir.

L’île perd sa mémoire. Elle n’a plus même le sens de l’esthétique. On coupe les flamboyants qui faisaient la beauté de nos routes. On coupe les badamiers qui nous donnaient de l’ombre. On massacre zarb gouvernman datant de l’époque française. Pourquoi ? Pour voir plus vite un mur en béton ?

Il est venu le temps de répertorier tous nos arbres. Tous nos banians, nos badamiers, nos manguiers, nos filaos, nos palmiers, nos arbres centenaires. Qu’il soit désormais interdit d’abattre un arbre sans une autorisation spéciale, donnée par une commission indépendante, avec une enquête publique. Comme au Japon, si on doit vraiment construire, qu’on déracine et qu’on transfère ailleurs. Qu’on ne tue plus.

Cet arbre sur la photo avait un nom. Il avait une famille sous terre. Il avait une histoire.

Et on vient de l’assassiner.