
La crise de l’eau alimente le feu de la colère populaire.
Par Doris Félix
Phoenix brûle. Highlands brûle. Saint-Paul brûle. Et ce n’est que le début.
Lundi soir 5 octobre à Clairfonds, les esprits se sont échauffés après quatre jours de robinets secs. Mardi, il a fallu envoyer deux camions-citernes en urgence pour calmer la foule. On a cru que c’était fini. Faux.
Hier soir, mercredi 7 octobre à 18 heures, à Béchard Lane, à Saint-Paul, la route a de nouveau été bloquée. Troisième mobilisation en quatre jours dans la circonscription no 15, celle du ministre concerné lui-même. Selon les habitants, dès que le camion arrive, les gens du début de la route le bloquent pour garder l’eau. Ceux du milieu et du fond restent à sec depuis quatre jours. Ils ne peuvent plus cuisiner, ils vont se laver chez leurs cousins. Même l’eau du camion crée la bagarre.
Au Morne, en décembre dernier, c’était pareil. Cinq jours sans eau, route bloquée avec des débris, hotline de la CWA qui ne répond pas. Aujourd’hui c’est Phoenix, demain ce sera Quatre-Bornes, après-demain Port-Louis. Quand on a soif, on ne reste pas tranquille.
Et que nous dit la Central Water Authority (CWA) ? Que la situation est « très, très alarmante ». Merci, on avait remarqué.
Écoutez les chiffres. Ce ne sont pas des opinions, ce sont les chiffres officiels publiés cette semaine par la CWA et la Water Resources Commission : Mare-aux-Vacoas, le plus grand réservoir du pays qui alimente 150 000 familles, est à 35,9 % de remplissage. L’an dernier à la même date, il était à 88,6 %. Il manque 13 millions de mètres cubes d’eau.
Mare-aux-Vacoas à 20 % en novembre…
Le taux de remplissage global de l’île est à 62,4 % contre 93,3 % l’an dernier. Ce mois de juillet a été le deuxième mois de juillet le plus sec en 30 ans. Et les prévisions pour octobre annoncent 80 % de la moyenne seulement.
Les projections officielles le disent : si ça continue, Mare-aux-Vacoas va tomber à 20 % fin novembre. À 20 %, on ne peut plus pomper. 150 000 robinets vont cracher de l’air. On envisage déjà de passer à une distribution d’eau une fois tous les deux jours, comme dans les pires années.
Et tout ça en pleine période d’examens ! Après une année de labeur, nos enfants sont en PSAC, en SC, en HSC. Ils n’ont pas d’eau pour se laver le matin, pour tirer la chasse, pour boire. Comment on révise quand le robinet est à sec ? Comment on se rend à l’examen quand on a passé la nuit à attendre un camion-citerne ? Vous êtes en train de victimiser une génération entière. Vous sacrifiez leur avenir pour cacher votre incompétence. Un enfant qui échoue à cause de votre panne d’eau, c’est un crime.
Pendant que le pays se vide, que fait-on ? On perd 62 % de l’eau traitée dans des fuites ou ailleurs. C’est le record d’Afrique. C’est 450 millions de roupies perdues chaque mois dans la terre. On a 1 500 kilomètres de tuyaux qui ont plus de 50 ans, complètement pourris. On a acheté 30 000 raccords défectueux qui pètent partout. Et on jette 60 000 m3 d’eau traitée par jour directement à la mer par les stations d’épuration, sans la recycler.
Priorité aux agents politiques
Dans les quartiers, les gens crient une autre vérité qu’on ne peut pas ignorer. Certains hurlent que seuls les agents politiques et leurs amis reçoivent l’eau en priorité. Que si tu n’as pas voté pour la bonne couleur, ton robinet reste à sec. Que les camions-citernes vont d’abord dans les cours des proches du pouvoir. Est-ce vrai ? Nous ne l’affirmons pas. Mais quand le peuple en arrive à penser ça, c’est que la confiance est totalement brisée. Quand un ministre doit dire que l’eau sera distribuée « de façon équitable », c’est l’aveu que jusqu’à maintenant elle ne l’était pas. La CWA doit être une institution neutre, pas une arme politique.
Maintenant, la révolte prend une autre forme. Dans plusieurs résidences et cités, les habitants commencent à s’organiser pour se rebeller, non seulement contre l’absence d’eau, mais contre la qualité même de celle qu’on leur donne. L’eau reçue des citernes est décrite comme dégoûtante, jaunâtre, avec une odeur, chargée de boue. Elle semble impure, impropre à la consommation et même à la peau. Des mères disent que leurs enfants ont des démangeaisons après s’être lavés avec. On nous dit de ne pas gaspiller l’eau, mais peut-on même la boire ? On distribue une eau que personne n’oserait donner à boire à son chien, et on appelle ça une solution d’urgence.
Mettez des gens compétents pour gérer enfin et efficacement le captage et les réseaux de distribution. Pas des copains. Pas des agents. Des compétents. En 2026, qu’est-ce qui a changé ? Rien. Mêmes nominations politiques, mêmes problèmes, même échec. On place un copain à la tête de la CWA, un autre comme Technical Advisor du ministre, et on s’étonne que 62 % de l’eau parte dans la terre. La CWA est devenue une agence de placement politique, pas une agence de l’eau.
« Souffrance équitable »
Est-ce normal ? Le ministre Assirvaden est rentré au pays mardi 6 octobre et il a tenu une conférence de presse qui a choqué tout le monde. « Si la situation perdure, le pays entier va souffrir de façon équitable. » Voilà son programme : la souffrance équitable. C’est bien lui-même qui a osé sortir l’excuse de La Réunion. Devant les caméras, il a dit que la pluie tombe au nord-est alors que nos réservoirs sont au sud-ouest, et que La Réunion aussi souffre, que c’est pareil partout, que c’est El Niño. Ce n’est pas seulement de la démagogie, c’est un manque de respect total envers le peuple.
Monsieur le ministre, ne nous insultez pas. La Réunion, justement, a tout ce que Maurice n’a pas.
La Réunion a traversé la même sécheresse en janvier-février-mars 2026, avec -60 % de pluie. Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Le préfet a pris un arrêté, placé sept communes en alerte renforcée, interdit l’arrosage entre 8 heures et 18 heures, interdit le lavage des voitures à domicile, encadré les prélèvements agricoles, imposé des contrôles et des sanctions. Mais l’eau potable a été garantie pour tout le monde. Parce qu’ils ont un Office de l’Eau depuis 2003, 120 forages de prospection, 24 communes organisées.
Une forêt, c’est un château d’eau
Et surtout, ils ont ce que nous avons détruit : le basculement des eaux d’est en ouest. Trente kilomètres de galeries souterraines qui captent l’eau des cirques de Mafate et Salazie et l’amènent dans l’ouest sec, par gravité, sans pomper. Ils ont gardé leurs forêts des hauts classées en Liste 1 et Liste 2, où il est interdit de créer un obstacle à la continuité écologique. Ils ont compris qu’une forêt, c’est une éponge, c’est un château d’eau qui fait revenir la pluie.
Nous, qu’est-ce qu’on a ? Six réservoirs non interconnectés qui ne peuvent pas s’entraider. Deux pour cent de forêt native originelle qui reste. Plus de 70 espèces de plantes déjà perdues à jamais. On est le deuxième pays au monde où les arbres sont le plus menacés d’extinction. Et on perd 4 hectares de forêt chaque année pour des Smart Cities et des hôtels.
Vous ne pouvez pas d’un côté pleurer qu’il ne pleut pas, et de l’autre donner des permis pour raser la forêt qui fait pleuvoir.
C’est là qu’on arrive à la plus grande claque, à l’insulte finale : l’autoroute M4. 29,7 kilomètres de Bel-Air à Forbach. Rs 10,8 milliards. Empruntées à l’Inde.
Le Premier ministre nous dit que le tracé a été revu pour éviter Ferney, que les préoccupations environnementales ont été prises en compte. Archifaux. Le rapport d’impact environnemental a été soumis, puis retiré, et doit être « révisé ». Si tout va bien, pourquoi le réviser ?
Du béton et du goudron à la place
Combien de kilomètres de forêts naturelles, de terres agricoles fertiles, de zones humides vont être rasés pour ces 29,7 km de goudron ? En France, une autoroute de 16,5 km rase 180 hectares dont 70 hectares de terres agricoles AOC et 56 hectares de zones humides. Ici, on parle de traverser Ferney, le dernier corridor écologique de l’Est, le poumon qui alimente Mare-aux-Vacoas.
Y a-t-il urgence ? Non. Y a-t-il nécessité ? Non.
Le parc automobile est passé de 366 000 à 760 000 voitures parce qu’il n’y a pas de bus. La solution n’est pas une autre autoroute pour plus de voitures. La solution c’est le tram, le bus électrique, le télétravail. Pas du béton qui va couler dans nos nappes phréatiques.
On nous dit qu’il n’y a pas d’argent. Qu’il faut se serrer la ceinture. Qu’on n’a pas les Rs 37 milliards pour remplacer les 1 500 km de tuyaux pourris. Rs 37 milliards qui étaient Rs 24 milliards il y a deux ans, et qui seront Rs 40 milliards l’an prochain si l’on attend encore.
Mais on a Rs 10,8 milliards pour du goudron. On a Rs 30 millions pour une BMW G70 blindée pour le PM. On a Rs 21,1 millions pour neuf motos escort 1350cc pour la VIPSU.
Quid des droits de la nature dans notre Constitution ?
Et on arrive à la question de fond, la question que ce gouvernement fuit : quid des droits de la nature dans notre Constitution ?
Jusqu’à quand la rivière, la forêt, l’arbre seront considérés comme des objets qu’on possède ? En Équateur depuis 2008, en Nouvelle-Zélande pour le fleuve Wanganui, en Bolivie, la nature a des droits. Un droit à exister, à se régénérer, à ne pas être détruite. Un citoyen peut aller en justice au nom d’une rivière. À Maurice, notre Constitution protège la propriété privée, mais qui protège la propriété commune ? Qui protège l’eau ?
Si la forêt de Ferney avait des droits constitutionnels, on ne pourrait pas la raser pour une autoroute dont personne ne veut. Si la rivière Profonde avait des droits, on ne pourrait pas jeter 60 000 m3 d’eau traitée à la mer sans la recycler. Si l’eau avait des droits, un ministre ne pourrait pas dire « vous allez souffrir équitablement ».
Tant que la nature n’aura pas de droits, le peuple n’aura pas d’eau.