
En Inde, on préserve le banyan. À Maurice, on l’abat sans pitié.Par Doris Félix
Il y a des arbres qu’on coupe. Et il y a des arbres qu’on écoute. À Auroville, en Inde, il n’y en a qu’un. Et tout est parti de lui. Fermez les yeux. Imaginez 1965. Au nord de Pondichéry, il n’y a rien. Un immense plateau rouge, aride, brûlé par le soleil, balayé par le vent. Pas une maison. Pas une route. Une terre morte. Au milieu de ce désert, un seul arbre. Un jeune banyan, seul, qui résiste. On raconte que cet arbre a lancé un appel silencieux. À des kilomètres de là, dans sa petite chambre de l’ashram de Pondichéry, une femme de 87 ans l’a entendu. Cette femme, c’est Mirra Alfassa. La Mère.
On lui apporte une carte de ce terrain vide. Elle ne l’a jamais visité. Elle se concentre, pose son doigt sur un point précis et dit : « C’est là. » L’architecte français Roger Anger prend une jeep, part dans la poussière. Et il le trouve. Exactement là. Le banyan solitaire. La Mère sourit. Pour elle, ce n’est pas un hasard. En Inde, le banyan est l’arbre sacré, l’arbre de l’immortalité. C’est l’arbre dont chaque branche qui touche la terre devient un nouveau tronc. Un seul être qui devient une forêt. Un, et multitude. Elle décide : ce banyan sera le centre géographique de la future ville. Et à côté de lui, elle fera naître l’âme.
Au-dessus des nations et des religions
L’âme et le cœur. C’est la plus belle phrase d’Auroville, celle que chaque Aurovilien porte en lui : le Matrimandir est l’âme, et le banyan est le cœur. Le Matrimandir, cette sphère dorée immense qui semble émerger de la terre, ce n’est pas un temple. Il n’y a pas de dieu, pas de prêtre, pas de prière. C’est le lieu du silence, de la conscience future. C’est le rêve de son compagnon, Sri Aurobindo, le grand révolutionnaire devenu yogi, qui disait que l’humanité devait s’élever au-dessus des nations et des religions pour atteindre une conscience supérieure. La Mère a voulu bâtir la ville pour réaliser ce rêve : Auroville, la ville de l’aube. Une ville où des hommes et des femmes de tous les pays pourraient vivre en paix, au-dessus de toutes les croyances. Au centre de cette ville de l’aube, il y a un triangle sacré : l’urne où repose la terre de 124 pays, le Matrimandir qui est l’âme, et le banyan qui est le corps.

Le sceau du monde : l’Unesco. Et Auroville n’est pas une utopie de rêveurs. C’est le seul projet au monde que l’Unesco a béni quatre fois d’affilée. En 1966, 1968, 1970 et 1983, l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour la culture, a voté à l’unanimité une résolution historique. Elle déclare qu’Auroville est « d’une importance pour l’avenir de l’humanité » et appelle tous ses États membres à le soutenir. C’est pour cela que l’Inde a offert la terre. C’est pour cela que l’État du Tamil Nadu protège ce banyan comme un monument vivant. Parce que le monde entier a reconnu que sous cet arbre est en train de naître une nouvelle conscience.
Visa unique au monde
Il faut dire la sagesse et la générosité de l’Inde. Dans son immense cœur, l’Inde héberge aujourd’hui près de 2 000 serviteurs, hommes et femmes venus de 54 pays du monde entier, qui ont tout quitté pour servir Auroville. Pour eux, l’Inde a créé un visa unique au monde : le visa Auroville, un visa qui n’existe pour aucune autre ville sur terre. Un visa d’âme.
Que symbolise ce banyan ?
L’unité. Le jour de l’inauguration, le 28 février 1968, sous ce même arbre, une affiche disait tout : le Matrimandir représentait l’amour, et le banyan représentait l’unité. Un arbre avec cent troncs, mais une seule vie. C’est la définition même d’Auroville. Des gens venus de 54 pays, mais un seul cœur. Des enfants de ces pays ayant déposé dans une urne une poignée de terre de leur pays, se mélangeant l’une à l’autre pour ne plus jamais faire qu’une seule Terre.
La résilience. Ce banyan avait plus de 100 ans en 1968. Il était là avant Auroville. Il sera là après nous. Seul au milieu du désert, il a tenu. Il nous enseigne que pour survivre, il ne faut pas lutter seul, il faut s’enraciner partout.
La paix. La Mère a nommé toute cette zone centrale « Paix ». S’asseoir sous le banyan, disent les anciens, c’est être au cœur même du monde, dans un ventre de silence, entouré de perruches vertes et d’écureuils. C’est le centre de paix dont le monde a tant besoin.
Dessiner la ville autour de l’arbre
Ils auraient pu couper ce petit arbre gênant au milieu du terrain pour construire plus vite. Ils ont fait l’inverse. Ils ont dessiné la ville autour de lui. Ils ont gardé son diamètre à 50 mètres par respect. Ils ont construit douze jardins autour de lui : existence, conscience, félicité, lumière, vie, puissance, richesse, utilité…
Là où le monde vient s’incliner. Ce banyan n’est pas qu’un arbre pour les Auroviliens. C’est le lieu où le monde vient s’incliner. Le dalaï-lama est venu méditer sous ses racines. Indira Gandhi, qui a soutenu Auroville dès le premier jour, venait s’y recueillir. Le prince Charles y a planté un jeune arbre. En 2018, pour les 50 ans d’Auroville, le premier ministre de l’Inde, Narendra Modi lui-même, est venu déposer une fleur devant le banyan mère, au pied du Matrimandir. Il y a quelques années, les 27 ambassadeurs de l’Union européenne, le G27, ont fait le déplacement ensemble pour comprendre comment on peut vivre à 54 nationalités sous un seul arbre. Tous ont compris la même chose : on ne peut pas construire le futur sans protéger le passé qui nous a portés.
Aujourd’hui, l’anneau d’acier qui entourait son tronc en 1968 et qui disait « Auroville, la ville au service de la vérité » est exposé devant la mairie comme une relique.
Une autre civilisation est possible
Ce banyan n’est pas un arbre. C’est un maître. C’est la preuve qu’une autre civilisation est possible. Une civilisation qui ne bétonne pas la nature, mais qui la prie. Et qui bâtit son avenir autour d’elle.
Moi qui vous écris ces lignes, je suis, à ce jour, la seule Mauricienne Aurovilienne, servante de la Mère et de Sri Aurobindo. De mon cœur d’Aurovilienne blessée par ce qui se passe à Maurice, j’adresse une invitation à ceux-là mêmes qui tuent nos banyans sacrés pour un parking ou un morceau de béton : venez. Venez apprendre à redevenir humains. Venez vous asseoir sous le banyan mère d’Auroville. Laissez ses racines aériennes vous réapprendre la vie.
Car Auroville, comme la Charte de la Mère le proclame depuis 1968, appartient à l’humanité tout entière et invite tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à s’y joindre. Si vous ne pouvez pas vous y joindre, alors au moins, venez visiter. Venez voir ce que l’on peut faire quand on cesse de détruire et que l’on commence à aimer.
Marie Doris Félix
La seule Aurovilienne de Maurice
Auroville ID no RS-05854