Les deux compères ont presque toujours été ensemble au pouvoir.

Par Prakash Neerohoo

Décidément, la politique à Maurice est l’art du possible. Ce postulat, qui implique que les ennemis d’hier peuvent devenir les alliés d’aujourd’hui, est fondé sur une vision immorale de la politique, qui veut que les intérêts personnels ou du parti priment sur les intérêts de la nation.

Qu’on en juge : des tractations sont en cours, officieusement certes, pour, d’une part, réconcilier le Parti travailliste (PTr) et le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) ‒ lesquels étaient dans des camps opposés aux dernières élections ‒ au sein d’un gouvernement de coalition, et, d’autre part, ouvrir un pont entre le PTr et le Reform Party en vue d’une éventuelle alliance.

Que ces tractations réussissent ou pas d’ici aux prochaines élections, l’idée qu’il y ait des pourparlers entre les ennemis d’hier accrédite déjà la thèse que le PTr, qui dirige pourtant un gouvernement majoritaire, est à la recherche de nouveaux alliés dans la perspective des prochaines élections législatives. Comme quoi, les alliés actuels (Mouvement militant mauricien, Rezistans ek Alternativ, Nouveaux Démocrates ‒ MM, ReA, ND) sont des poids plumes.

Continuité d’un statu quo pourri

Aux élections de 2024, l’Alliance du Changement promettait le changement, voire la rupture avec des pratiques de gouvernance contestable et contestée. Après deux ans, force est de constater qu’au lieu du changement, le pays vit avec effroi la continuité d’un statu quo pourri.

Au lieu de faire la politique autrement, comme on l’avait promis aux dernières élections, les partis au pouvoir opèrent un retour à la politique traditionnelle faite d’alliances, de mésalliances et d’alliances recomposées qui puissent assurer la survie des dynasties politiques. C’est le paroxysme du cynisme politique : pour préserver le pouvoir, tout est permis.

Calculs ethno-politiques

Après le passage de l’ancien leader du MMM dans l’opposition, suivi de la création du Fron Militan Progresis (FMP), l’alliance au pouvoir veut redorer son blason, écorché davantage par les récentes émeutes sociales sur fond de mécontentement populaire. L’image nationale de l’Alliance du Changement a pris un sacré coup. Pour y remédier, le PTr voudrait s’adjoindre une caution bleue. Cette intention n’est pas exempte de calculs ethno-politiques.

Si le PMSD devait se joindre au gouvernement, cela arrangerait le PTr et le PMSD, présentés comme des alliés naturels depuis la première coalition SSR-SGD de 1968-1975, et qui partagent la même « idéologie ». Il se chuchote qu’Adrien Duval démissionnerait comme député pour prendre le poste de speaker, ce qui permettrait à son père Xavier d’entrer au Parlement comme best loser et, éventuellement, au gouvernement comme Deputy Prime Minister et ministre des Finances.

Il faut dire que le PMSD a été la plupart du temps un parti du pouvoir. Avant les élections de 2024, le pouvoirisme l’amena à repactiser avec le Mouvement socialiste militant (MSM). Les critiques du PMSD aujourd’hui contre le bilan du MSM en matière d’éducation indiquent un repositionnement politique qui le rapproche pareillement du PTr.

Garder le pouvoir à tout prix

Comment le MMM et ReA réagiront à une éventuelle présence bleue au sein du gouvernement ? Le MMM a déjà fait trop de concessions au PTr. On l’imagine mal pousser des cris de putois. ReA ne voudrait sans doute pas quitter le pouvoir, croyant qu’il serait plus utile à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Les permutations politiques à Maurice défient toute logique morale. Les principes y sont absents. Pour la plupart des partis, les alliances ont été toujours dictées par la volonté d’obtenir ou de garder le pouvoir à tout prix. C’est une politique traditionnelle qui reprend ses droits pour tuer tout espoir de renouveau politique. Le paradigme politique est incapable de changement. Du moins, pour certains partis.