
La charrette à bœufs symbole de Maurice de « lepok lontan ». Un moyen de transport toujours d’actualité en Inde aujourd’hui et les touristes en raffolent.
Par Doris Félix
Interrogé sur l’achat d’une BMW blindée à Rs 30 millions, le Premier ministre (PM) répond, avec mépris : « Ki ou pou fer? Dir Premie Minis-la pran enn saret bef al travay?»
Qu’y a-t-il de dégradant dans la saret bef ?
Aujourd’hui à Mumbai, devant le Taj à Marine Drive, des touristes paient une fortune pour une heure en calèche à cheval ou à bœufs. C’est vendu comme un luxe. Chez nous, c’était notre locomotion, notre vie. Où est la honte ?
Feu Sir Seewoosagur Ramgoolam, père de la Nation et propre père de l’actuel PM, était si proche de ses bœufs qu’on raconte qu’il a perdu un œil à cause de l’un d’eux. Il ne les méprisait pas pour autant.

D’ailleurs, comment mépriser un animal qui a une telle valeur spirituelle ? Nandi est la monture officielle (vahana) et le gardien du dieu Shiva. Il représente la force, la fidélité, la justice et la pureté sexuelle ou spirituelle.
Nos ancêtres sont venus dans des conditions insupportables. Mais au fond, ils étaient tous des gens ordinaires. Personne n’a le droit de renier ses racines.
D’un côté, nos frères africains et malgaches, enlevés de leur terre, vendus pour quelques piastres à des « maîtres ». Enchaînés. Le Morne n’est pas une carte postale, c’est là où ils ont préféré mourir libres.
De l’autre côté, les travailleurs engagés de l’Inde. Le 2 novembre 1834, sur l’Atlas : 36 Dhangars du Bihar, des Hill Coolies, 30 hommes et 6 femmes, des défavorisés, qui ont franchi l’Aapravasi Ghat. Puis 453 000 venus du Bihar et de l’Uttar Pradesh.
Et les Mauriciens d’origine européenne ? Ils n’étaient pas tous de grands seigneurs. Beaucoup étaient des marins, de simples ouvriers, venus par bateau, qui se sont enrichis par la terre de Maurice. Et les femmes aussi, venues par bateau, couturières, cuisinières, travailleuses, qui ont tenu les maisons et les familles.
Trois histoires différentes, trois douleurs, trois courages, qui ont fait une île. Il ne s’agit pas de les traiter pareillement, mais il ne faut en renier aucune.
Aujourd’hui, il faut dire la vérité : ce sont les descendants de ces travailleurs engagés indiens qui sont devenus ministres, Premiers ministres, présidents de la République. Ils ont gravi tous les échelons.
On peut retracer une grande partie de l’histoire aux Archives de Coromandel à Port-Louis, ouvertes à tous, accessibles à tout Mauricien qui veut chercher ses racines. Les informations côté africain sont disponibles à la Rue Edith Cavell, Port-Louis.
Ce qui n’est pas le cas des documents des engagés indiens, qui se trouvent, eux, au MGI, et qui ne sont pas accessibles. Presque sous scellés pour raisons inconnues.
Comme dans toutes les communautés, des descendants d’Africains ont aussi très bien réussi. Et côté africain, ce n’est pas un lissage et un rejet de cheveux crépus qui effacera nos racines. La sociologue Juliette Smeralda le dit, le cheveu crépu est une couronne. Kaya chez nous l’a porté comme un drapeau.
On est fier d’être appelé coolie, comme Kamla Persad-Bissessar à Trinidad. On doit être tout aussi fier d’être descendant d’esclave. Et fier d’être descendant de marin ou de couturière venu par bateau.
Alors non, la charrette n’est pas dégradante. Elle a été tirée par nos bœufs et poussée par nos ancêtres, tous ensembles.
Mettons enn saret bef devant la State House, une pirogue de pêcheur et des boulets devant le Parlement, une machette ou une serpe devant chaque ministère, tout ce qui symbolise nos ancêtres.
La vraie sécurité d’un pays, ce n’est pas le blindage de sa voiture, c’est le respect de ses racines.