Feu son père aurait été fier de Sydney Pierre.

Par Doris Félix

Vendredi 31 juillet, après beaucoup de tergiversations, à la fin du Finance Bill

Il y a eu de longs échanges entre l’opposition et la Speaker.

Finalement, l’opposition a obtenu une division of vote.

Là, chaque parlementaire a dû dire à haute voix : « Aye » (oui) ou « No ».

Et la grande surprise est arrivée.

Beaucoup de ceux qui s’étaient démarqués en critiquant les réformes du Budget Speech ont préféré suivre la facilité au lieu de la conscience. Ça a fait mal !

Mais une voix, au sein du gouvernement, s’est fait entendre.

Celle de Sydney Pierre.

Junior minister au Tourisme. Révoqué par le Premier Ministre juste après ce vote.

Mais au fait, qui est Sydney Pierre ?

Ce jeune politicien qui a eu le mérite de suivre l’opposition et de voter non comme un seul homme.

L’enfant aux seaux d’eau, devenu l’homme sans fusible

Il y a des hommes qui entrent en politique pour le pouvoir.

Et il y a ceux qui y entrent pour la conscience.

L’Honorable Sydney Pierre fait partie de la deuxième catégorie.

Né en 1971 dans une famille protestante, dans une maison de la Central Housing Authority (CHA) à La Brasserie.

Dans la tradition protestante, la foi ne se montre pas. Elle se vit.

Par le travail. Par la rigueur. Par l’intégrité.

Une grande minorité à Maurice, discrète mais engagée, qui place la conscience individuelle et le service au-dessus de tout.

C’est dans cette école-là que Sydney Pierre a grandi.

Pendant que d’autres enfants jouaient aux billes, au cerf-volant, au foot… lui, il lisait.

À la lumière tremblante d’une bougie, penché sur ses cahiers.

Un soir, le feu a pris.

Il a tout détruit. La petite maison. Les livres. Les rêves posés sur la table.

Il n’avait presque rien. Et même ça, la vie a voulu le lui reprendre.

Toute son enfance, il a vu son père, fidèle de feu Sir Gaëtan Duval (SGD), marcher aux côtés des politiciens. Pas toujours dans la facilité.

Puis un jour, l’enfant n’a rien compris.

Deux policiers sont arrivés. Il a vu son père partir, encadré, entre les deux.

Le même jour que SGD.

SGD est ressorti sous caution. Son père, lui, est resté. Faute de pouvoir payer.

Quelque temps après, grâce à la générosité de proches, il a pu sortir.

Ce jour-là, quelque chose s’est cassé dans le regard de l’enfant. Et autre chose s’est allumé.

Un matin, son père se rasait devant un petit bout de miroir.

Il lui a glissé : « Ne fais jamais quelque chose qui t’empêche de te regarder dans un miroir. »

Une phrase simple. Une maxime protestante. Droite. Sans compromis.

Avec le temps, il a compris.

Brillant, il l’était. La famille élargie le regardait comme l’espoir.

Au CPE, il finit 435e. Il aurait pu entrer dans un collège d’élite.

Mais l’ignorance, la pauvreté, son nom… l’ont laissé six mois sans école.

Six mois. Pour un enfant qui n’a soif que de savoir.

Quand enfin il arrive dans un petit collège à Curepipe, il n’y a même pas d’internet.

Il pleure. De tristesse. De rage.

Heureusement, un professeur comprend.

Et la vie lui tend la main : transfert au Collège St Andrews.

Là, Monseigneur Rex Donat le prend sous son aile.

Sydney se ressaisit. Il brille. Il dévore ses études secondaires.

Sauf que l’argent pour les livres, il n’en avait pas.

Alors il s’est arrangé. Comme on s’arrange quand on a la foi du devoir.

Les copains lui passaient leurs livres.

En échange, il faisait leurs devoirs.

Le matin, il portait des seaux d’eau. Le soir, il portait des manuels.

Un double travail. Pour eux. Et pour lui. C’est peut-être ça qui l’a rendu encore plus fort.

Certificat en poche, il prend la route. Jusqu’à Flic-en-Flac.

Réceptionniste dans un petit hôtel touristique.

À 18 ans, il est déjà Manager.

Mais il sait : l’argent ne suivra pas. Il a une famille à nourrir.

Alors le ti-Kreol retrousse ses manches.

Il devient maçon. Il gagne plus. Il se donne à 100 %. Pas de demi-mesure.

Le soir, sa mère panse ses mains et ses pieds blessés.

Très vite, il devient contracteur. Il construit même au-dessus de la maison de ses parents.

Il se marie. Quatre enfants. Il reprend ses études, payées à la sueur de son travail. Et il réussit.

La vie le ramène au tourisme. Puis le pays l’appelle.

Quand il a été nommé junior minister du Tourisme au Parlement, il a ressenti la fierté, la responsabilité… et le poids de tous ceux qui n’ont pas eu sa chance.

Il regarde vers Lionel Jospin : l’homme d’État protestant, ancien Premier ministre de France.

Un homme respecté pour son honnêteté totale, son refus des compromissions.

Il regarde aussi vers Martin Luther King et Nelson Mandela.

Deux géants de foi et de conviction. Qui ont choisi la dignité plutôt que la facilité.

Des seaux d’eau… aux responsabilités d’un pays.

Des cendres de la bougie… à la lumière d’une nation.

Des livres prêtés… aux lois d’un pays.

Voilà l’histoire de Sydney Pierre.

Une histoire de feu, de larmes, de sueur, de foi.

Et de dignité.

 

*****

 

L’EFFET HISTORIQUE D’UN « NO »

 

Cette division of vote demandée par l’opposition restera dans les annales.

Pour la première fois depuis longtemps, chaque député a dû assumer son vote.

Nom par nom. Voix par voix.

Plus possible de se cacher derrière le « vote en bloc ».

Plus possible de critiquer le matin et de lever la main le soir.

 

Ce soir-là, l’Histoire a retenu les noms.

Ceux qui ont choisi la facilité.

Et celui qui a choisi la conscience.

 

Ce vendredi soir, un junior minister a perdu sa carrière.

Mais il a gagné son miroir.

 

Et Maurice a gagné un exemple : en politique, on peut encore choisir d’être un homme avant d’être un ministre.