Des pressions ont été exercées à plusieurs niveaux de l’État afin de permettre l’entrée à Maurice d’une cargaison illégale de 600 bovins transportés par le MV Apex (LSS Success).


Par Jasvin Sok Appadu

Une instruction secrète de dévier le MV Apex (LSS Success) vers Port-Louis, dès le 24 juin. Une réunion avec un conseiller du Prime Minister’s Office (PMO). Des « assurances verbales » qui auraient convaincu les propriétaires du navire de changer de cap. Une destination officielle vers la Guinée qui ne résiste pas à l’analyse. Puis, une déclaration de détresse alors que le navire se trouve déjà aux portes de Maurice. Les nouveaux documents confidentiels obtenus par Scoop.mu révèlent les dessous d’une opération qui soulève aujourd’hui de nombreuses questions… jusque dans les couloirs du PMO.

Qui, au bureau du Premier ministre, a laissé croire que cette cargaison illégale de quelques 600 bovins, proscrite par les services vétérinaires du ministère de l’Agro-industrie, du Mozambique, pays dont l’importation de bétail est interdite, pourrait débarquer à Maurice ?

Dans notre précédente enquête « Importation de bétail du Mozambique : des pressions au plus haut niveau pour faire entrer à Maurice une cargaison illégale ? », Scoop.mu révélait les pressions exercées à plusieurs niveaux de l’État afin de permettre l’entrée à Maurice d’une cargaison de 600 bovins transportés par le MV Apex (LSS Success), malgré les mises en garde répétées de la Division of Veterinary Services (DVS), les risques sanitaires liés à l’origine des animaux et surtout l’absence d’un permis d’importation.

Mais les nouveaux documents confidentiels obtenus par Scoop.mu racontent une toute autre histoire. Ils conduisent à une interrogation fondamentale : le MV Apex (LSS Success) avait-il réellement l’intention de rejoindre la Guinée, comme ses propriétaires l’ont soutenu, ou Maurice constituait-elle sa véritable destination dès son départ du Mozambique ?

Le document qui change tout

Jusqu’ici, on avait retenu une version relativement simple : l’importation des bovins vers la Guinée ayant échoué, le navire aurait poursuivi sa route vers Maurice avant d’être confronté à une situation de détresse en mer. Or, cette version est aujourd’hui sérieusement mise à mal. Ne serait-ce qu’en regardant la carte de l’Afrique. Le navire doit remonter sur Maurice depuis Maputo, alors qu’il aurait pu longer la côte africaine. Maurice n’est pas sur la route de la Guinée. Si situation de détresse il y avait eu, elle aurait dû se produire au large de l’Afrique du Sud…

Parmi les documents obtenus par Scoop.mu figure une Official Letter of Instruction – Deviation of Voyage to Port Louis, Mauritius, datée du 24 juin 2026. Son contenu est particulièrement révélateur.

Les affréteurs demandent officiellement au capitaine du MV Apex de modifier son itinéraire afin de mettre immédiatement le cap sur Port-Louis. Pourquoi ? Parce qu’ils affirment que la commande en Guinée a été annulée et laissent comprendre avoir reçu des assurances verbales selon lesquelles Maurice accepterait finalement le débarquement des animaux.

Encore plus troublant, cette lettre précise que ces assurances auraient été obtenues au terme d’une réunion tenue la veille, le 23 juin, avec un conseiller du Prime Minister’s Office (PMO).

Le véritable cap du MV Apex (LSS Success)

C’est probablement la plus grande contradiction de tout ce dossier. Depuis plusieurs semaines, il est soutenu que le MV Apex faisait route vers la Guinée. Pourtant, les documents racontent une tout autre histoire.

Dès le 24 juin, alors que le navire se trouve encore loin des côtes mauriciennes, les instructions données au capitaine ne consistent pas à poursuivre son voyage vers l’Afrique de l’Ouest. Au contraire. Il lui est demandé de dévier sa route vers Port-Louis. Pourquoi ordonner officiellement cette déviation si la destination finale demeure la Guinée ?

Les documents montrent qu’avant même la déclaration de force majeure, Maurice figurait déjà dans le plan de navigation du navire. Une réalité difficilement compatible avec la thèse d’un voyage destiné exclusivement à la Guinée.

Théorie de la détresse suspecte

Mais le navire est entré dans les eaux mauriciennes bien avant. Le 5 juillet, le capitaine du MV Apex invoque officiellement un cas de force majeure.

Dans sa demande transmise aux autorités mauriciennes, il explique que le navire manque de carburant, que les réserves d’eau diminuent rapidement et que les aliments destinés aux animaux sont presque épuisés ‒ alors que sa destination finale supposée était bien plus loin, à environ 40 à 45 jours de navigation, de Maputo à la Guinée, alors qu’il ne faut que 10 à 15 jours de navigation pour Maurice depuis le Mozambique… Il sollicite alors l’autorisation de mouiller au large de Port-Louis afin d’être ravitaillé et de permettre une inspection de la cargaison. Sur le papier, il s’agit d’une urgence maritime. Mais les documents internes de la DVS invitent à regarder cette version avec davantage de recul.

Les services vétérinaires rappellent elles aussi qu’un trajet entre Maputo et la Guinée représente environ 45 jours de navigation. Une telle traversée exige une planification rigoureuse, avec des réserves suffisantes de carburant, d’eau et d’aliments pour plusieurs centaines de bovins. Dès lors, une question s’impose.

Comment un navire censé effectuer une traversée d’environ 45 jours a-t-il pu quitter Maputo avec des réserves manifestement insuffisantes en carburant, en eau et en nourriture ? Une question qui remet en perspective la version avancée par les propriétaires de cette cargaison.

Pourquoi attendre d’être aux portes de Maurice ?

La chronologie est tout aussi troublante. Le 24 juin, les propriétaires demandent au capitaine de mettre le cap sur Maurice. Ceci après avoir quitté Maputo avec un permis pour exportation vers la Guinée.

Mais ce n’est que le 3 juillet, alors que le MV Apex se trouve déjà à proximité des eaux mauriciennes, qu’une demande officielle est finalement adressée aux autorités.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Si la situation de détresse était réellement prévisible, pourquoi ne pas avoir alerté Maurice plusieurs jours auparavant ? Pourquoi solliciter une autorisation uniquement lorsque le navire est pratiquement arrivé à Maurice ? Ce timing laisse planer le doute sur la stratégie adoptée.

Pire, les promoteurs ont brandi une menace de poursuivre le gouvernement mauricien sous les règlements régissant le bien-être des animaux.

L’argument du « monopole de Socovia » ne résiste pas aux documents officiels

Face aux refus des autorités, les dirigeants d’Ubora Ventures Ltd ont avancé une autre explication. Selon eux, la Division of Veterinary Services aurait refusé les autorisations nécessaires afin de protéger Socovia Ltd, qu’ils présentent comme bénéficiant d’un monopole sur l’importation de bétail.

Les documents officiels du ministère racontent pourtant une histoire bien différente. Le dernier Brief on Ubora, obtenu par Scoop.mu, révèle qu’Ubora Ventures Ltd a obtenu plusieurs permis d’importation au cours de l’année 2026.

Le premier, délivré le 3 février, autorisait l’importation de 900 bovins en provenance d’Afrique du Sud. La cargaison n’est jamais arrivée. Le permis a expiré. Un second permis est ensuite accordé le 2 avril pour l’importation de 700 bovins depuis la Namibie. Là encore, aucun animal n’est importé avant l’expiration de l’autorisation.

Des doutes sur Ubora Ventures Ltd

Les surprises ne s’arrêtent pas là. Cherchant à comprendre pourquoi la cargaison n’arrivait pas, la DVS contacte directement les autorités vétérinaires namibiennes. Leur réponse est sans équivoque. Elles déclarent n’avoir jamais entendu parler d’Ubora Ventures Ltd et confirment qu’aucune demande de certificat vétérinaire international n’a été déposée par cette société.

Les autorités sud-africaines, elles aussi, contredisent la version avancée par Ubora en affirmant qu’aucun transfert de bovins vers le Mozambique n’a eu lieu, contrairement à ce qui avait été déclaré.

Enfin, les autorités vétérinaires mozambicaines confirment que les animaux transportés actuellement par le MV Apex sont considérés comme étant d’origine mozambicaine. Or, selon la DVS, aucune demande de permis d’importation depuis le Mozambique n’a jamais été produite, alors même que ce pays fait l’objet de restrictions sanitaires strictes.

Ces révélations mettent sérieusement à mal l’argument selon lequel l’administration aurait simplement cherché à protéger un opérateur économique. Au contraire, elles montrent qu’Ubora avait obtenu plusieurs autorisations d’importation, mais que les opérations annoncées n’ont jamais abouti, avant que le dossier ne bascule vers une tentative d’importation depuis un pays pour lequel aucun permis n’avait été sollicité.

Qui, au PMO, a donné ces « assurances verbales » ?

C’est désormais la question centrale. Les propriétaires du navire ont-ils reçu de simples garanties ? Une promesse contre quoi ? Ou quelqu’un leur a-t-il réellement laissé croire que les autorités mauriciennes finiraient par autoriser le débarquement des animaux ?

Selon les informations recueillies par Scoop.mu, les dirigeants d’Ubora Ventures affirment avoir bénéficié de l’appui d’un conseiller du Prime Minister’s Office, Karl Élysée, qu’ils présentent comme un interlocuteur clé dans ce dossier et qui les aurait beaucoup aidés sur ce dossier. Il aurait même avisé le Premier ministre afin de trancher sur ce dossier, comme révélé par les dirigeants d’Ubora hier, dans un entretien de presse.

Les documents démontrent que cette conviction était suffisamment forte pour pousser les propriétaires à modifier officiellement la route du navire plusieurs jours avant toute demande adressée aux autorités compétentes. Une autre question mérite dès lors d’être posée.

Le Premier ministre était-il pleinement informé des démarches entreprises en son nom ou certains de ses collaborateurs ont-ils agi sans mesurer les conséquences de leurs échanges avec les promoteurs de cette opération ?

Troublante ressemblance avec l’affaire du jet privé de Mamy Ravatomanga

Le scénario rappelle inévitablement l’affaire du jet privé de Mamy Ravatomanga. Dans les deux cas, une situation de détresse est invoquée pour solliciter une autorisation exceptionnelle d’accès au territoire mauricien. Les contextes sont différents, mais les similitudes dans le déroulement des événements ne manquent pas d’interpeller.

Dans le dossier du MV Apex, un navire invoque une situation de détresse. Il affirme manquer de carburant. Il sollicite une autorisation exceptionnelle d’accès au territoire mauricien.

Et, en parallèle, apparaissent des documents laissant entendre que des démarches avaient déjà été entreprises en coulisses au PMO pour obtenir une issue favorable. Les deux affaires sont évidemment différentes sur le fond. Mais les ressemblances dans le déroulement des événements ne manquent pas d’alimenter le débat.

Des réponses qui deviennent inévitables

À mesure que de nouveaux documents émergent, le dossier du MV Apex dépasse largement la simple question d’une cargaison de bétail. Il pose désormais des questions sur le fonctionnement de l’État, sur les circuits d’influence et sur les responsabilités de chacun.

Les documents consultés par Scoop.mu ne répondent pas à toutes les questions. En revanche, ils établissent une chronologie difficile à ignorer : un navire quitte Maputo avec un permis d’exportation pour la Guinée, reçoit dès le 24 juin l’ordre de dévier vers Maurice après de supposées « assurances verbales », et n’adresse une demande officielle aux autorités qu’une fois aux portes du pays, avant d’invoquer une situation de détresse.

Qui a laissé croire aux promoteurs de cette opération qu’ils pourraient finalement débarquer près de 600 bovins à Maurice malgré les interdictions en vigueur ? Le Premier ministre était-il informé de ces démarches ou certains interlocuteurs ont-ils créé cette impression sans disposer de l’autorité nécessaire? Ce qui expliquerait l’arrivée du navire dans nos eaux, attendant toujours une décision des autorités mauriciennes.

Les autorités sont ainsi confrontées à un dilemme entre les impératifs de sécurité sanitaire, les obligations maritimes d’assistance à un navire en détresse et le risque de voir cette situation être utilisée pour débarquer du bétail venant d’un pays dont l’importation est interdite.