
Une cargaison de près d’un millier de têtes de bétail, estimée à plus de Rs 100 millions, se dirige vers Maurice à bord du navire LSS Success.
Par Jasvin Sok Apadu
Plainte à la police, alerte de la National Coast Guard, réunion d’urgence entre plusieurs agences de l’État, navire placé sous étroite surveillance… Derrière ce qui pourrait sembler n’être qu’une simple importation de bétail se cache une affaire aux ramifications politiques et administratives qui met les autorités mauriciennes en état d’alerte.
Une cargaison de près d’un millier de têtes de bétail, estimée à plus de Rs 100 millions, se dirige actuellement vers Maurice à bord du navire LSS Success. Pourtant, selon le ministère de l’Agro-industrie, cette importation n’a jamais reçu l’autorisation des autorités vétérinaires mauriciennes. Plus troublant encore, Scoop.mu apprend que des pressions auraient été exercées afin de permettre malgré tout l’entrée du navire dans les eaux territoriales mauriciennes.
Dans un communiqué publié mardi sous le titre Potential Unauthorised Importation of Cattle into Mauritius, le ministère de l’Agro-industrie affirme avoir été informé que le LSS Success, transportant du bétail en provenance du Mozambique, tenterait de rejoindre Maurice après avoir dévié de son itinéraire initial.
Le ministère rappelle qu’aucun permis vétérinaire n’a été délivré pour cette importation. En vertu des normes sanitaires internationales appliquées à Maurice, seuls les bovins provenant du Kenya et de la Namibie sont actuellement autorisés à être importés dans le pays.
Face à cette situation, le gouvernement affirme avoir placé l’ensemble des services concernés en état d’alerte. La Mauritius Revenue Authority, la National Coast Guard ainsi que les autres organismes compétents ont reçu des instructions fermes afin d’empêcher tout débarquement de cette cargaison et de faire appliquer la loi « sans aucune exception ».
Le communiqué prévient également que toute personne ou autorité facilitant l’entrée illégale de bétail s’expose à des poursuites judiciaires. Le gouvernement insiste qu’il ne tolérera aucune action susceptible de compromettre la biosécurité nationale.

Une première tentative déjà déjouée
L’enquête menée par Scoop.mu révèle que cette affaire ne date pas d’hier. Selon une circulaire datée du 19 juin 2026 et adressée par le Senior Chief Executive du ministère de l’Agro-industrie au commissaire de police, une première tentative d’importation de ce même bétail avait déjà eu lieu avant la fête de l’Eid-ul-Adha.

Cette opération avait finalement été stoppée grâce à l’intervention de la Division of Veterinary Services, qui avait alerté son homologue mozambicain. Le chargement avait alors été bloqué au port de Maputo avant même son embarquement.
L’affaire était jugée suffisamment préoccupante pour qu’une réunion d’urgence réunissant les différentes autorités concernées soit organisée, le 12 juin. La Division of Veterinary Services est même allée jusqu’à porter plainte au poste de police de Moka (OB No. 3095/2026), demandant un renforcement de la surveillance maritime afin de suivre les déplacements du LSS Success.
Pourquoi une plainte à la police ?
C’est précisément cette démarche qui soulève plusieurs interrogations. Selon les renseignements recueillis par Scoop.mu auprès de plusieurs sources, des responsables de la Division of Veterinary Services auraient subi d’importantes pressions afin d’autoriser l’entrée de cette cargaison à Maurice, malgré l’absence de permis vétérinaire et l’interdiction formelle frappant les importations de bétail en provenance du Mozambique.
Les fonctionnaires auraient refusé de céder, estimant qu’une telle décision exposerait Maurice à un risque sanitaire majeur. Craignant que le navire ne tente malgré tout d’accoster grâce à des interventions extérieures, ils auraient alerté la police ainsi que les autres services de l’État. Selon nos informations, l’importation est effectuée au nom de la société Ubora Ventures Ltd.
Un député et un conseiller du PMO cités
En poursuivant nos vérifications, plusieurs sources concordantes affirment qu’un député de la majorité ainsi qu’un conseiller du Prime Minister’s Office auraient tenté de faciliter l’arrivée de cette cargaison.
Selon ces informations, le parlementaire aurait sollicité une intervention auprès du ministre concerné, tandis que le conseiller du PMO, dont le nom a déjà été cité dans une autre affaire liée à l’importation de poisson, aurait entrepris différentes démarches afin de faire avancer le dossier. Des réunions ont même eu lieu entre les différentes parties ainsi que le ministre Arvin Boolell et son junior minister, Fabrice David.
Malgré ces interventions présumées, le ministère de l’Agro-industrie aurait maintenu son refus d’autoriser cette importation.
Le navire poursuit pourtant sa route vers Maurice
Malgré le refus catégorique des autorités mauriciennes, le scénario que redoutaient les services vétérinaires s’est finalement produit. Le 22 juin, le LSS Success a quitté le port de Maputo avec près de 1 000 têtes de bétail à bord. Depuis, le navire fait route vers Maurice où son arrivée est annoncée aux alentours du 12 juillet. Une perspective qui maintient les autorités en état d’alerte.
Selon les informations obtenues par Scoop.mu auprès d’employés de la Division of Veterinary Services, une stratégie consisterait désormais à autoriser le navire à entrer au port en invoquant le bien-être animal, avant de tenter d’obtenir le débarquement du bétail.
C’est précisément pour éviter un tel scénario que le ministère a officiellement demandé au commissaire de police ainsi qu’à la National Coast Guard d’empêcher tout rapprochement du navire des eaux territoriales mauriciennes, ainsi que tout débarquement éventuel.
Des interrogations sur le financement
L’enquête soulève également des questions sur l’origine de cette cargaison. Pourquoi importer du bétail depuis le Mozambique alors que cette provenance est interdite ?
Selon nos informations, les animaux auraient été initialement achetés en Afrique du Sud en prévision de l’Eid-ul-Adha. Mais l’interdiction décrétée par le gouvernement mauricien sur les importations sud-africaines, en raison notamment de la fièvre aphteuse et d’autres risques sanitaires, aurait contraint les opérateurs à rediriger la cargaison vers le Mozambique avant de tenter son exportation vers Maurice.
Par ailleurs, les autorités disposent de renseignements laissant penser que le paiement de cette cargaison aurait été effectué via le système informel Hawala. Compte tenu de la valeur estimée de plus de Rs 100 millions, les enquêteurs s’interrogent également sur les modalités de financement de cette opération.
Nos vérifications indiquent qu’un premier examen des documents commerciaux renvoie notamment vers un dénommé M. Samoo. Les autorités s’intéresseraient également à plusieurs autres personnes gravitant autour de cette opération, dont Junaid R., Hossen V. ainsi qu’un dénommé Mouzak, déjà cité à plusieurs reprises publiquement par l’activiste Bruneau Laurette dans des affaires présumées de trafic de drogue et de blanchiment d’argent.
Selon plusieurs sources, les promoteurs du projet défendent cette importation en affirmant vouloir mettre fin au monopole existant sur le marché mauricien du bétail. Une justification qui ne convainc pas les autorités vétérinaires, pour lesquelles aucune considération commerciale ne saurait prévaloir sur les impératifs de biosécurité.
Arvin Boolell confirme une surveillance renforcée
Contacté par Scoop.mu, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, affirme suivre personnellement ce dossier. Il confirme que des instructions ont été transmises au Commissaire de police ainsi qu’à la National Coast Guard afin d’empêcher le LSS Success d’entrer dans les eaux territoriales mauriciennes ou de débarquer sa cargaison.
Une réunion des différentes autorités concernées est également prévue afin d’évaluer la situation. Par ailleurs, la Chambre d’Agriculture a également écrit au ministère pour exprimer sa vive inquiétude face aux risques que représenterait cette importation pour la biosécurité du pays.
Le LSS Success traîne un lourd passé
Le LSS Success est loin d’être inconnu des autorités mauriciennes. Ce navire indien spécialisé dans le transport de bétail a déjà été impliqué dans plusieurs affaires de drogue.
Le 28 mars 2025, son surintendant, Pratab Inder Singh, et son second officier, Bhavesh Wagadre, ont été condamnés respectivement à douze et huit ans de prison après avoir plaidé coupable à des accusations liées à l’importation d’huile de cannabis et de haschisch. La valeur de la drogue saisie était estimée à Rs 26,8 millions.
Quelques années auparavant, le 13 juin 2020, plus de Rs 30 millions de drogue avaient déjà été découverts à bord du même navire. Deux employés de la Cargo Handling Corporation avaient alors été arrêtés pour leur implication présumée dans cette affaire.
Autant d’éléments qui rendent aujourd’hui ce nouveau dossier particulièrement sensible, alors que les autorités mauriciennes tentent d’empêcher l’arrivée d’une cargaison dont elles considèrent l’importation comme illégale et présentant un risque majeur pour la biosécurité nationale. Qui aura le dernier mot ? On le saura dans les jours à venir…
