Ils ont vécu à Maurice pendant des années, bernant des investisseurs mauriciens : ces deux Français condamnés pour escroquerie à Madagascar sont recherchés.

Par Jasvin Sok Appadu

Pendant des années, Bernard Poinas, Carole Lenoir-Poinas et Stéphane Pierron ont fait partie du paysage entrepreneurial mauricien. À travers le concept Les Halles Françaises et plusieurs autres projets liés à la gastronomie française, le trio s’était construit une réputation d’entrepreneurs ambitieux, multipliant les contacts dans le milieu des affaires et attirant autour d’eux investisseurs, partenaires et fournisseurs. Ce projet a même été plébiscité par la presse à Maurice, dans le cadre de la visite du président français, Emmanuel Macron, en 2025.

Pour plusieurs Mauriciens, l’aventure semblait sérieuse. Certains y ont placé leurs économies. D’autres ont investi des millions de roupies. Quelques-uns ont même associé leur avenir professionnel à ces projets. Aujourd’hui, plusieurs de ces investisseurs attendent toujours de récupérer leur argent. Toutefois, la justice malgache a déjà tranché alors que les autorités mauriciennes eux n’ont rien fait jusqu’ici.

Le 21 avril dernier, le tribunal correctionnel d’Antananarivo a reconnu Bernard Poinas et Stéphane Pierron coupables d’abus de confiance et d’escroquerie. Carole Lenoir-Poinas a, elle, été reconnue coupable d’escroquerie. Plus troublant, lorsque les autorités malgaches ont voulu exécuter les condamnations prononcées, Bernard Poinas et Stéphane Pierron étaient introuvables. Des mandats d’arrêt ont été émis à leur encontre.

Ces Français ont passé des années à Maurice comme expatriés et ont débutés le projet Les Halles Françaises à Rivière-Noire, avant de cesser les opérations récemment, après des soucis financiers. D’où la décision des investisseurs mauriciens de porter plainte auprès de différentes autorités, mais sans aucune suite.

Maurice, là où la confiance s’est construite

Pourtant, bien avant les procédures judiciaires à Madagascar, c’est à Maurice que l’histoire s’est écrite. À partir de 2023 et pendant plusieurs années, les trois Français développent leurs activités dans l’île. Ils cultivent une image d’entrepreneurs expérimentés maîtrisant les rouages de l’importation alimentaire et de la gastronomie française haut de gamme.

Le concept Les Halles Françaises devient progressivement leur vitrine. Des investisseurs mauriciens sont approchés. Des partenariats sont conclus. Des financements sont obtenus. Les projets présentés sont ambitieux et les perspectives prometteuses.

Selon plusieurs témoignages recueillis auprès des parties civiles, les demandes de financement reposaient souvent sur des relations de confiance bâties au fil des années. Certains investisseurs affirment avoir accordé des prêts sur la base de garanties portant sur des actions de sociétés mauriciennes. D’autres disent avoir investi après avoir reçu l’assurance que des ventes immobilières ou des transactions importantes permettraient un remboursement rapide. Selon eux, ces remboursements ne sont jamais venus.

Des millions de roupies parties en fumée

Au fur et à mesure que les difficultés apparaissent, les témoignages commencent à converger. Parmi les dossiers les plus importants figure celui d’un investisseur ayant injecté près de 13 millions de roupies dans un projet d’implantation des Halles Françaises dans l’Est de Maurice.

Un autre cas retient particulièrement l’attention. Celui d’un jeune entrepreneur d’une vingtaine d’années qui rêvait de bâtir son avenir dans l’entreprise. Convaincu par les chiffres qui lui ont été présentés, il a massivement investi dans le projet. Aujourd’hui, il affirme que les documents financiers sur lesquels il s’était appuyé ne reflétaient pas la réalité de la situation des sociétés concernées. Selon les éléments produits dans le dossier, les pertes qu’il dit avoir subies atteindraient près de 23 millions de roupies.

À ses côtés, un associé historique évoque lui aussi un préjudice estimé à près de 18 millions de roupies. Pour ce dernier, l’affaire dépasse largement la question financière. Il estime avoir été trahi par des membres de sa propre famille. Au total, plusieurs victimes parlent de dizaines de millions de roupies perdues à travers différents prêts, investissements et opérations commerciales.

Le départ vers Madagascar

Fin 2025, une nouvelle étape s’ouvre avec le lancement d’un projet similaire à Madagascar. Mais très rapidement, les premiers problèmes surgissent. Des tensions apparaissent autour de la gestion de l’entreprise. Des mouvements financiers soulèvent des interrogations. Des factures impayées sont découvertes. Des engagements financiers jusque-là inconnus des dirigeants légaux refont surface.

Au fil des mois, les victimes mauriciennes et malgaches commencent à échanger entre elles. Des documents sont comparés. Des témoignages sont partagés. Peu à peu, plusieurs personnes réalisent qu’elles décrivent des situations étonnamment similaires. Des plaintes sont déposées de part et d’autre à Madagascar et à Maurice.

Le verdict à Antanarivo

Après plusieurs mois d’enquête et de débats devant la justice malgache, le tribunal correctionnel d’Antananarivo rend son jugement de culpabilité. Des peines d’emprisonnement sont prononcées ainsi que des dommages-intérêts au profit des victimes. Mais l’affaire ne s’arrête pas là.

Lorsque les autorités entreprennent de mettre à exécution les décisions de justice, Bernard Poinas et Stéphane Pierron ne sont plus localisables malgré les mesures de contrôle judiciaire auxquelles ils étaient soumis. On apprend qu’ils ne sont plus à Maurice non plus.

Contraste entre deux justices

Au-delà des condamnations, cette affaire soulève aussi une question embarrassante pour Maurice. Car avant d’être condamnés à Madagascar, Bernard Poinas, Stéphane Pierron et Carole Lenoir-Poinas ont vécu pendant des années à Maurice, y ont développé leurs activités et y ont convaincu de nombreux investisseurs locaux de leur faire confiance.

Le contraste est aujourd’hui saisissant. Alors que la justice malgache a enquêté, jugé et condamné les principaux protagonistes, plusieurs victimes mauriciennes attendent toujours des réponses des autorités sur les dizaines de millions de roupies qu’elles affirment avoir perdues et des sanctions.

L’ironie est d’autant plus frappante que le projet malgache avait été lancé dans la foulée de la visite du président français Emmanuel Macron à Maurice. À l’époque, il était question d’investissements, de coopération économique et du rayonnement du savoir-faire français.

Quelques mois plus tard, ce ne sont pas les produits du terroir français qui font parler d’eux dans l’océan Indien, mais des escrocs.