Outre le paiement sur le compte bancaire de Sahara Energy Resources à l’île de Man, le processus d’« Emergency Procurement » pour le « fuel oil »suscite aussi des interrogations.

Par Jasvin Sok Appadu

Passée presque inaperçue, cette question, posée en fin de séance lors de la Private Notice Question (PNQ) mardi dernier, n’en est pas moins lourde de conséquences : les paiements liés à l’achat de fioul lourd par la State Trading Corporation (STC) auprès de Sahara Energy Resources transitent-ils par un compte bancaire basé à l’Isle of Man ? À cette interrogation directe du leader de l’opposition, Joe Lesjongard, le ministre du Commerce, Michaël Sik Yuen, a répondu : « Je ne suis pas au courant, car je ne suis pas dans le management de la STC. »

Production d’électricité

Pour commencer, il faut comprendre que la STC est chargée d’acheter le fioul lourd (fuel oil) sur le marché international pour le compte du Central Electricity Board (CEB), qui l’utilise pour produire de l’électricité dans ses centrales thermiques.

Ainsi, la STC achète le produit à un prix indexé sur le marché mondial, auquel s’ajoute un premium négocié avec le fournisseur. Ce premium couvre notamment le transport, l’assurance, la logistique et divers frais liés à l’importation jusqu’à Maurice.

Le fioul lourd est ensuite revendu au CEB, avec un prix final plus élevé que le coût d’achat initial. Toute variation du premium a donc un impact direct sur le coût de production de l’électricité et, indirectement, sur les tarifs payés par les consommateurs.

Dans un dossier impliquant des dizaines de millions de dollars d’argent public, cette réponse, à elle seule, soulève un problème de gouvernance. D’autant plus que le ministre du Commerce a souvent répété que l’ancien gouvernement avait recours à des courtiers pour l’achat des produits pétroliers par la STC. Pire, même le Premier ministre l’a dit à plusieurs reprises au Parlement, insinuant que de grosses commissions étaient en jeu.

D’où, sans doute, l’argument de Michaël Sik Yuen selon lequel le gouvernement procède à des vérifications diligentes (due diligence) des soumissionnaires avant l’attribution des contrats. Mais comment un ministre qui prône de telles vérifications, y compris au niveau bancaire, peut-il ignorer sur quel compte est effectué le paiement de l’achat de fioul lourd par la STC ?

Paradis de l’évasion fiscale

C’est d’autant plus choquant que, selon nos informations, Sahara Energy Resources Ltd dispose d’un compte sur l’île de Man, petite île de la mer d’Irlande, située entre l’Écosse et l’Angleterre, régulièrement citée dans les Panama Papers. En 2016, la BBC indiquait que plus de
8 000 entrées y faisaient référence, liées à des placements de plusieurs compagnies offshore, pratiquant l’évasion fiscale.

Enquête d’Interpol

À cela s’ajoute que, si l’on s’intéresse de plus près à Sahara Energy Resources Ltd, d’autres zones d’ombre apparaissent. La branche nigériane, basée à Lagos, de cette entreprise pétrolière ferait, selon Pointblank News, l’objet d’une enquête d’Interpol concernant des placements de fonds vers… l’île de Man. Les montants évoqués dépasseraient les 16 milliards de dollars américains.

On apprend également qu’à la suite de ces publications, Sahara Energy Resources Ltd a saisi la justice afin d’obtenir une forme de « gagging order » contre ce média en ligne, qui révélait que l’enquête d’Interpol est toujours en cours. Dès lors, pour un gouvernement qui, comme l’a affirmé le ministre Sik Yuen, procède à des vérifications diligentes, des questions se posent.

Comment Sahara Energy Resources obtient tous les contrats pétroliers depuis fin 2024

Au-delà de cette question sensible sur les flux financiers, la PNQ de mardi a permis de reconstituer la chronologie d’un processus d’achat troublant.

Le contrat initial, attribué en 2024 par l’ancien gouvernement à Coral Energy (devenue 2Rivers DMCC), affichait un premium de
69,80 USD par tonne métrique. Il est interrompu en décembre 2024 à la suite de sanctions britanniques contre la compagnie. D’où la remarque de Michaël Sik Yuen à Joe Lesjongard : « Mo pou larg to pese deor, samem to pe dekouyone. »

Une procédure d’urgence (emergency procurement) est alors enclenchée, selon le ministre Sik Yuen. En quelques jours, la STC lance deux appels d’offres accélérés pour combler l’approvisionnement que 2Rivers DMCC n’était pas en mesure d’assurer. Le ministre évoque trois « consignments ». À l’issue du processus, Sahara Energy Resources est retenue.

Mais, les prix s’envolent en raison de la guerre en Iran : jusqu’à 97,9 USD/MT pour une cargaison urgente, puis entre 72,25 et
84,55 USD/MT pour les suivantes.

Le ministre justifie ces niveaux par un contexte de marché tendu, évoquant même des offres dépassant 200 USD/MT pour le seul premium.

Mais une donnée essentielle relativise cette urgence : l’ancien stock disponible représentait encore près de 60 jours pour le CEB. Suffisant pour poser une question simple : l’urgence était-elle réelle, ou a-t-elle servi de levier pour accélérer certaines décisions ? Michaël Sik Yuen répond que le gouvernement voulait s’assurer que l’approvisionnement des produits pétroliers ne serait pas affecté.

Appel d’offres annulé

Parallèlement à ces achats d’urgence un appel d’offres international est lancé, le 10 décembre 2024, pour couvrir la période avril 2025 – mars 2026. C’est une fois de plus Sahara Energy Resources Ltd qui décroche le contrat, étant le lowest bidder, ayant de surcroît renégocié les prix, selon le ministre.

Mais lors des échanges, Sik Yuen introduit un élément clé : en janvier 2026, un autre appel d’offres pour l’approvisionnement de fuel oil, pour l’année 2027, a été abandonné après disqualification des deux offres les moins chères pour des raisons de « due diligence ». Sahara Energy Resources Ltd était cette fois-ci classé quatrième au niveau des meilleurs soumissionnaires…

Dès lors, une interrogation s’impose : cet appel d’offres a-t-il réellement échoué ou a-t-il, de fait, facilité l’attribution du contrat à un fournisseur déjà en place via l’urgence ?

La séquence est limpide : urgence, entrée de Sahara Energy dans le circuit, appel d’offres fragilisé, puis attribution du contrat annuel à Sahara Energy. Le ministre Sik Yuen justifie cette décision en invoquant un choix du Cabinet, ainsi que la situation prévalant sur le marché international, marquée par la guerre en Iran.

Impact de Rs 305 millions pour le CEB

Le contrat annuel avec Sahara Energy Resources affiche des premiums de : 78,04 USD/MT (HSFO 180 SR) et 68,74 USD/MT
(HSFO 380 SR).

Mais pour le CEB, le coût réel atteint 99,39 USD/MT et 82,09 USD/MT. Soit une augmentation d’environ 18 USD/MT par rapport au contrat précédent.

Cette hausse est d’autant plus significative qu’elle est payée en dollars américains, exposant davantage le pays aux fluctuations monétaires.

Sur des volumes dépassant 300 000 tonnes, l’impact se chiffre en millions, soit plus de Rs 305 millions, selon Joe Lesjongard, avec, en toile de fond, une pression croissante sur le coût de l’électricité. De plus s’insurge le leader de l’opposition, le CEB devra payer cette facture en dollars à la STC. Un contrat qui, a rappelé le ministre Sik Yuen, a été signé par Joe Lesjongard lui-même, alors qu’il était ministre de l’Énergie.

Un débat politique qui masque une continuité

La PNQ s’est transformée en affrontement direct entre Lesjongard et Sik Yuen, chacun accusant l’autre camp de pratiques douteuses.

Le ministre a rappelé l’annulation du contrat avec Mangalore Refinery and Petrochemicals Limited (MRPL) sous l’ancien gouvernement, des choix de fournisseurs plus coûteux, et même évoqué des soupçons de « commissions ». Mais cette ligne de défense pose une question plus large : le gouvernement actuel fait-il réellement différemment ?

Car, dans ce dossier, les similitudes avec les pratiques passées sont frappantes : recours à des procédures d’urgence, opacité partielle des appels d’offres, dépendance à des fournisseurs internationaux spécifiques, et hausse des coûts pour le pays.

Une forme de « hedging » ?

Un autre élément mérite attention : la rapidité d’attribution des contrats, combinée à l’acceptation de premiums plus élevés. Dans les marchés énergétiques, cela peut s’apparenter à une stratégie de hedging, sécuriser l’approvisionnement en acceptant un coût supérieur pour se protéger contre la volatilité.

Mais aucune stratégie officielle n’a été clairement exposée. Le gouvernement pratique-t-il un hedging implicite sans transparence, ou subit-il simplement les événements ? La question reste entière…

Au final, une interrogation dépasse toutes les autres : pourquoi des paiements liés à un contrat stratégique de l’État transiteraient-ils par un compte basé à l’île de Man ?

Dossier loin d’être clos

Cette PNQ, loin de clarifier la situation, a mis en lumière une série de zones d’ombre : un appel d’offres abandonné après élimination des offres les moins chères ; une urgence dont la nécessité reste discutable ; une hausse significative des premiums ; une possible stratégie non assumée de hedging ; et des circuits de paiement qui interrogent.

Dans un secteur aussi stratégique que l’énergie, ces éléments ne peuvent être relégués au second plan. Car au-delà des joutes politiques, c’est une question de transparence, de responsabilité et surtout de coût pour le pays.