Il est des moments où la parole publique, au lieu d’éclairer, révèle une inquiétante déconnexion. Le lancement solennel du processus de « co-construction » de la Vision 2050, le 15 janvier 2026 à Ébène, appartient clairement à cette catégorie. Sous la présidence de Jyoti Jeetun, le gouvernement a ouvert ce qu’il présente comme un vaste dialogue national destiné à façonner l’avenir du pays pour les vingt-cinq prochaines années. Sur le papier, la démarche est irréprochable. Dans le contexte actuel, elle est politiquement maladroite et communicationnellement fautive.
Il faut commencer par dissiper un malentendu. Personne ne conteste la valeur intrinsèque des exercices de prospective, de scenario planning ou de vision stratégique à long terme. Ces outils, lorsqu’ils sont utilisés au bon moment, permettent de donner de la cohérence à l’action publique, d’anticiper les grandes transitions et d’éviter les choix erratiques. Mais ils obéissent à une règle implicite que tout stratège sérieux connaît : ils ne viennent jamais en substitution de l’action immédiate. Ils supposent un socle minimal de confiance, de stabilité et de résultats tangibles. Or c’est précisément ce socle qui fait aujourd’hui défaut.
Ni enthousiasme ni adhésion
Un pays n’est pas une abstraction. Il est fait de ménages qui calculent chaque dépense, de citoyens qui doutent de l’efficacité des services publics, d’acteurs économiques qui attendent de la lisibilité, et d’une population globalement fatiguée par des promesses sans effets visibles. Dans un tel climat, parler d’un horizon 2050 ne suscite ni enthousiasme ni adhésion. Cela provoque au mieux de l’indifférence, au pire de l’irritation. Le message implicite est clair : faute de réponses convaincantes au présent, on déplace la conversation vers un futur suffisamment lointain pour n’engager personne.
C’est ici que la communication politique révèle sa faillite. On ne parle pas du long terme lorsque le court terme est perçu comme défaillant. Ce n’est pas une question de pédagogie, mais de psychologie collective. Lorsqu’une société est en tension, elle fonctionne en mode survie, non en mode projection. Lui demander de participer à des consultations sur 2050 revient à ignorer ce réflexe fondamental. La co-construction, aussi séduisante soit-elle dans les documents méthodologiques, ne crée pas la légitimité. Elle la présuppose. Sans crédibilité préalable, elle devient un exercice formel, presque incantatoire.
L’analogie médicale s’impose alors avec une évidence dérangeante. Proposer une Vision 2050 à un pays fragilisé, c’est comme expliquer à un patient atteint d’une pathologie grave que l’essentiel, pour l’instant, est de réfléchir à son hygiène de vie dans vingt ans. Les recommandations ne sont pas fausses en soi, mais elles sont déplacées. Il y a un ordre dans les priorités : d’abord stabiliser, traiter, soulager ; ensuite seulement reconstruire et projeter. Inverser cet ordre, c’est donner le sentiment que l’on évite le cœur du problème.
Déconnectée du vécu quotidien
Ce lancement met également en lumière une déception plus large, celle incarnée par Jyoti Jeetun elle-même. Attendue comme une figure capable d’apporter rigueur, hauteur de vue et sens des réalités économiques, elle s’est progressivement installée dans un registre technocratique, soigneusement méthodologique mais profondément déconnecté du vécu quotidien. Cette Vision 2050 en est l’illustration parfaite : un exercice propre, bien présenté, mais politiquement hors-sol. Ce n’est pas tant une erreur individuelle qu’un symptôme d’un pouvoir qui confond gouvernance et production de récits.
La référence récurrente à Singapour achève de révéler cette confusion. Jyoti Jeetun évoque volontiers cette cité-État qui a su planifier avec cohérence et discipline. Mais elle semble oublier un détail crucial : Singapour n’a jamais lancé de Vision à vingt-cinq ans lorsqu’elle était en crise. Elle a d’abord stabilisé, ensuite consolidé, puis seulement projeté. Lee Kuan Yew ne parlait pas de 2050 quand ses citoyens doutaient de 1975. Maurice, elle, fait précisément l’inverse. Et c’est ce renversement de l’ordre des priorités qui condamne Vision 2050 à rejoindre le musée des intentions mort-nées.
Feuilles de route ou diversions ?
L’histoire récente est en effet remplie de Visions 2030, 2040 ou 2050, lancées avec emphase, abondamment consultées, puis rapidement oubliées. Elles produisent des rapports volumineux, des slogans consensuels et des piliers stratégiques interchangeables, mais très peu de transformations concrètes. Lorsqu’elles surgissent dans un contexte de crise de confiance, elles sont perçues non comme des feuilles de route, mais comme des diversions. Elles occupent l’espace public sans répondre aux attentes essentielles.
Un pays ne se projette pas dans vingt-cinq ans lorsqu’il doute de demain matin. Avant de parler de prospérité, encore faut-il en recréer les conditions. Avant d’invoquer l’inclusion, il faut réparer les fractures visibles. Avant de dessiner l’avenir, il faut assumer le présent avec lucidité et courage. La Vision 2050 n’est pas trop ambitieuse. Elle est prématurée. Et, dans le contexte actuel, elle révèle surtout une incompréhension persistante de ce qu’est la communication politique en temps de défiance : non pas un exercice de projection, mais un impératif de résultats.
HO GALBA
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