Comment l’affaire MMG révèle les failles béantes d’une banque centrale sans capitaine sur le pont des devises

Les monnaies ne se déprécient pas uniquement sous l’effet des vents internationaux. Elles se déprécient quand ceux qui sont chargés de les défendre regardent ailleurs — ou pire, quand ils s’arrogent le mérite d’un combat qu’ils n’ont pas livré. L’affaire des paiements en roupies effectués à l’étranger pour le compte de Mercantile & Maritime Group (MMG) n’est pas une simple irrégularité comptable. C’est le révélateur d’une dérive institutionnelle profonde, dont les Mauriciens ordinaires portent, chaque jour, le coût dans leur porte-monnaie.

Le circuit monétaire court-circuité

Pour comprendre le mécanisme, il faut d’abord visualiser ce qui s’est passé. La STC a payé MMG en roupies pour des milliards de roupies de produits pétroliers. Ces roupies ont transité par Silver Bank et Maubank, puis par ABSA Bank, avant d’atterrir chez des courtiers en devises londoniens — Corpay, Ebury, Privalgo. Ces intermédiaires ont ensuite revendu ces roupies mauriciennes… aux touristes européens qui visitent notre île.

Le résultat est d’une absurdité économique saisissante : des touristes français ou britanniques débarquent à Maurice avec des roupies achetées à Londres, privant notre marché domestique des euros et des livres sterling qu’ils auraient normalement convertis ici. Le circuit naturel — touriste apporte des devises fortes, les échange localement, les banques mauriciennes accumulent des réserves — a été délibérément contourné.

 

Les courtiers anglais vendaient ces roupies à des prix exorbitants, bien au-dessus des taux du marché local. Ils captaient ainsi des profits qui auraient dû revenir aux banques mauriciennes. Pendant ce temps, la pénurie de devises s’aggravait sur le marché interbancaire local, contraignant les importateurs mauriciens à payer leurs dollars plus chers. Ce surcoût s’est répercuté en cascade sur les prix des biens de consommation. C’est ainsi que le citoyen ordinaire a payé la facture d’un montage financier qu’il n’a jamais choisi.

4,5 milliards de dollars brûlés pour rien

Les chiffres donnent la mesure du désastre. Entre 2020 et fin 2024, la Banque de Maurice a dépensé approximativement 4,5 milliards de dollars en interventions sur le marché des changes pour tenter de soutenir la roupie — en pure perte, puisque la devise a tout de même perdu 27% de sa valeur sur la période, et 46% depuis 2014. Ces chiffres ne sont pas contestés — ils ont été annoncés par Rama Sithanen lui-même lors de sa conférence de presse de décembre 2024.

Il est légitime de se demander quelle part de cette hémorragie de réserves résultait de distorsions structurelles comme celle que l’affaire MMG met en lumière. Lorsqu’une part significative des flux en devises échappe au marché bancaire local, la liquidité disponible diminue mécaniquement. Les banques disposent de moins de dollars à offrir. Les importateurs se battent pour l’accès à la devise. Les primes implicites augmentent. La roupie devient plus vulnérable aux attaques spéculatives.

Externalisation du marché et spéculation

Mais l’effet le plus corrosif ne réside pas uniquement dans la mécanique des flux. Il réside dans la perception. Dans une petite économie ouverte, les anticipations jouent un rôle déterminant. Lorsque les opérateurs apprennent que des volumes importants de change se négocient à l’étranger, ils réagissent rationnellement : ils sécurisent des devises plus tôt, accélèrent leurs achats de dollars, retardent les conversions en roupies. Cette spéculation préventive, diffuse et décentralisée, est la plus dévastatrice. Elle ne nécessite ni organisateur ni complot — elle se déclenche d’elle-même dès que la confiance est entamée. Le cercle est complet : externalisation du marché des changes, perte de profondeur, perte de confiance, spéculation préventive, dépréciation de la roupie, inflation, appauvrissement.

Sithanen : le général qui prend les lauriers d’une bataille achevée sans lui

Rama Sithanen est arrivé à la tête de la Banque de Maurice en novembre 2024 avec la stature d’un sauveur. Dès ses premières déclarations publiques, il a affirmé avoir mis fin aux pratiques de paiements en roupies à l’étranger, les présentant comme une de ses premières victoires de gouvernance. L’image était belle. Elle était fausse.

Les faits sont têtus : l’essentiel de ces transactions avait été effectué en 2023. Elles avaient cessé lorsque Murtaza Ali Lakhani, directeur de MMG, avait plié bagage et quitté Maurice dans son jet privé, bien avant la nomination du nouveau Gouverneur. C’est sous la direction d’Harvesh Seegoolam qu’une circulaire avait été adressée dès 2023 à l’ensemble des CEO des banques commerciales pour mettre fin à ces pratiques. Rama Sithanen n’a pas éteint un incendie. Il a planté son drapeau sur des cendres refroidies.

Mais la vanité serait presque anodine si elle n’était accompagnée d’un silence plus grave. Si Rama Sithanen était au courant de l’ampleur des transferts effectués par ABSA Bank pour le compte de MMG — et il devait l’être, lui qui se présente comme le spécialiste de la place financière mauricienne — pourquoi n’en a-t-il pas parlé ? Pourquoi n’a-t-il pas dénoncé ces flux avec le même empressement qu’il a mis à s’attaquer au dossier Menlo Park ? Non seulement il a couvert ces pratiques par son silence, mais il s’est vanté de les avoir combattues. C’est un double manquement : à la vérité d’abord, à la transparence institutionnelle ensuite.

Pire encore : ce silence vaut couverture. En refusant de documenter publiquement l’ampleur des flux, en s’abstenant de toute analyse de leur impact sur les réserves et sur la roupie, Sithanen a permis que le bilan économique véritable de cette affaire reste dans l’obscurité. Les victimes — importateurs, consommateurs, épargnants — n’ont pas eu droit à l’explication qu’ils méritaient.

Hasnah : le dentiste au bloc neurologique

La critique de Sithanen ne saurait être complète sans examiner le choix qu’il a fait pour son premier adjoint. La supervision du marché des changes relève structurellement du First Deputy Governor. C’est lui qui, en l’absence du Gouverneur, assume la plénitude des responsabilités de la banque centrale.

Rajeev Hasnah a été nommé First Deputy Governor le 2 décembre 2024. Son parcours est celui d’un économiste de la concurrence : Chef Économiste à la Commission de la Concurrence de Maurice, Commissioner à la COMESA Competition Commission en Afrique, Chief Financial Officer dans des entreprises cotées à la Bourse de Maurice. Ce sont des compétences réelles et respectables. Mais elles n’ont aucun rapport avec les opérations interbancaires de change, la surveillance des comptes Nostro/Vostro, la gestion des réserves de devises ou la régulation prudentielle des flux transfrontaliers.

Confier la surveillance du marché des changes à un spécialiste de la politique de concurrence, c’est demander à un dentiste éminent d’opérer un patient neurologique. Les diplômes sont réels, la réputation méritée — mais la spécialité ne correspond pas. Sur le dossier le plus urgent de la BOM, celui que Sithanen lui-même avait placé au cœur de sa communication publique, il a placé le mauvais homme au mauvais poste.

Cette inadéquation n’est peut-être pas intentionnelle. Elle n’en est pas moins une faute de gouvernance institutionnelle d’autant plus grave qu’elle est habillée de communication triomphante. Une banque centrale qui proclame la guerre à la spéculation sur les devises tout en nommant à la tête des opérations de change un adjoint sans expérience dans ce domaine précis, c’est une forteresse dont les remparts sont en carton.

Silver Bank : la question qui tue

L’affaire MMG n’est pas un cas isolé. Silver Bank aurait suivi le même schéma : des prêts de Rs 500 millions accordés en roupies à des sociétés étrangères via Ebury et Privalgo, dont une fraction significative ne serait jamais remboursée, ni en roupies ni en devises. On soupçonne qu’une partie de ces fonds soit revenue à Maurice au bénéfice de proches du MSM.

Une enquête forensique sur Silver Bank aurait pu, et aurait dû, mettre au jour non seulement ces pratiques de virement en roupies à l’étranger, mais aussi identifier les véritables bénéficiaires des Rs 8 milliards de prêts perdus par cette banque. Cette enquête avait été constamment réclamée. Elle n’a pas eu lieu. Sithanen n’en a pas voulu.

La question se pose donc avec une acuité qui ne souffre plus de détour : pourquoi cette responsabilité n’a-t-elle pas été exercée par Sithanen et Hasnah ?

L’opacité coûte plus cher que l’aveu

Une monnaie fragile peut supporter un déficit budgétaire temporaire. Elle peut absorber un choc pétrolier. Ce qu’elle supporte mal, en revanche, c’est l’opacité. Lorsque les acteurs économiques perçoivent que le marché des changes se déplace hors du territoire, ils réagissent. Leurs réactions cumulées deviennent auto-réalisatrices. C’est ainsi que la dépréciation de la roupie s’est nourrie d’elle-même, trimestre après trimestre, pendant que ceux qui auraient dû sonner l’alarme se taisaient et se vantaient.

La dépréciation récente de la roupie ne peut être attribuée en totalité à ces mécanismes. La politique monétaire accommodante, les déficits fiscaux et les chocs extérieurs ont joué leur rôle. Mais ignorer la contribution de ces distorsions structurelles serait une faute d’analyse — et une injustice envers les Mauriciens qui paient chaque jour, à la caisse du supermarché, la facture d’une gouvernance monétaire défaillante.

Ce que Maurice est en droit d’exiger aujourd’hui n’est pas compliqué. La publication des volumes de transactions offshore en roupies et de leur impact documenté sur les réserves. Un audit indépendant de la gestion des devises sur la période 2022-2024. Et, condition sine qua non, l’enquête forensique sur Silver Bank qui permettrait de nommer les véritables bénéficiaires des milliards perdus.

La stabilité monétaire repose autant sur les chiffres que sur la perception de leur intégrité. Cette perception ne se restaure pas par des conférences de presse triomphales. Elle se restaure par la vérité. Revendiquer des victoires imaginaires tout en nommant à la supervision des changes un adjoint impréparé pour cette tâche précise, c’est gérer la monnaie nationale comme on gère une réputation : en communiquant sur les succès et en enterrant les questions inconfortables. Maurice ne peut pas se permettre ce luxe. La roupie non plus.

Thomas Crook

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