Ou comment Rs 80 milliards de réserves nationales sont devenues un gouffre sans fond, sans comptes et sans capitaine
Il y a des scandales qui explosent. Et il y a ceux qui suintent. La Mauritius Investment Corporation (MIC) appartient à la seconde catégorie. Pas de déflagration spectaculaire, pas de saisie policière à cinq heures du matin. Juste un écoulement lent, méthodique, de milliards de roupies qui quittent les réserves de la nation pour ne jamais revenir.
La MIC a été mise sur pied en juin 2020 dans l’urgence de la pandémie. L’idée était simple et légitime : mobiliser les réserves de la Banque de Maurice pour sauver les entreprises systémiques — hôtels, compagnies aériennes, secteurs vitaux — menacées d’effondrement. L’argent devait sauver le pays de la banqueroute. C’était l’intention déclarée. Ce qui a suivi est tout autre chose.
Aujourd’hui, la MIC est un véhicule sans destination. Son objectif initial — le sauvetage d’urgence — est depuis longtemps obsolète. Ses prêts les plus controversés n’ont pas sauvé des emplois : ils ont financé des alliés politiques. Et l’homme chargé de présider à sa liquidation ordonnée la regarde se décomposer depuis quatorze mois sans agir.
RS 80 MILLIARDS : LA GENÈSE D’UNE DÉRIVE
Rappelons les faits. En 2020, la Banque de Maurice, sous la direction de Harvesh Seegolam, a injecté Rs 80 milliards dans la MIC. Rama Sithanen lui-même a reconnu, lors de sa conférence de presse de décembre 2024, la nature de cette opération : ce n’était pas une conversion de réserves, mais de la création monétaire pure — un « jeu d’écritures », un simple appui sur une touche de clavier. Rs 80 milliards créées ex nihilo, injectées dans le circuit économique, avec un effet direct sur la dépréciation de la roupie, l’inflation et le pouvoir d’achat des Mauriciens.
Sur les Rs 56,8 milliards effectivement décaissées à 60 entités à septembre 2024, la majeure partie est allée aux hôtels (NMH, Sun, Lux, Omnicane, Médine, Constance — Rs 2,5 à 3,1 milliards chacun) et à Airport Holdings Limited, qui a remboursé Rs 13 milliards de dettes avant de prêter Rs 12 milliards à Air Mauritius. Ces allocations, bien que discutables dans leur conception, pouvaient au moins invoquer l’urgence pandémique.
LE CHAIRMAN QUI NE DÉMANTÈLE RIEN
Rajeev Hasnah a été nommé Chairman du Board de la MIC le 2 décembre 2024, en même temps que sa nomination comme First Deputy Governor de la Banque de Maurice. Quatorze mois plus tard, qu’a-t-il fait ?
En septembre 2025, Hasnah a annoncé en grande pompe qu’une stratégie de recouvrement avait été mise en place : Rs 3 milliards déjà remboursées, Rs 7 milliards en notification de remboursement anticipé, soit 45 % des Rs 22 milliards en obligations. Il a même évoqué la « destruction » de la monnaie récupérée, implicitement annonçant la mise à mort de la MIC.
Cinq mois après cette déclaration, la MIC existe toujours. Elle occupe toujours deux étages — les niveaux 4 et 5 — à The Docks 2, United Docks Business Park, Caudan, Port-Louis. Le bail arrive à expiration en février 2026. Et rien — absolument rien — n’a été fait pour relocaliser les quatre employés restants.
DEUX ÉTAGES VIDES, RS 500 000 PAR MOIS
Voici le détail qui résume à lui seul l’incurie de la gestion Hasnah.
La MIC paie un loyer d’environ Rs 500 000 par mois pour deux étages à The Docks 2. Ces étages sont essentiellement inutilisés. Le personnel de la MIC a été réduit à quatre personnes. Mais le bail, signé sous l’ancienne direction, comportait des clauses de compensation si solides qu’il était impossible de le résilier sans pénalités exorbitantes. Le loyer a donc continué à couler, mois après mois, comme un robinet que personne ne ferme.
Le bail expire en février 2026. C’est maintenant. Et aucune disposition n’a été prise pour déménager le personnel restant, pour consolider les opérations, ou même pour négocier la fin du contrat. Le chairman et le Second Deputy Governor — Hasnah et Chinniah, rémunérés chacun Rs 50 000 par mois au titre de la MIC — n’ont pas trouvé de solution à cette dilapidation.
L’ironie est cruelle : la solution est sous leurs yeux. La Banque de Maurice a récemment acquis un immeuble sous la gouvernance de Harvesh Seegolam. Un bâtiment disponible, dans le patrimoine de la banque centrale, qui pourrait accueillir les quatre employés restants de la MIC sans débourser un sou de loyer supplémentaire. Mais personne n’a eu l’idée — ou le courage — de proposer cette solution.
LE FMI, LA GOUVERNEURE ET L’HOMME DE TROP
Le Fonds monétaire international réclame depuis des années la séparation de la MIC et de la Banque de Maurice. Dans ses rapports Article IV successifs, le FMI a classé Maurice avec un « High Sovereign Risk » en raison notamment du « contingent debt liability » que représente l’opération quasi-fiscale de la MIC. L’institution recommande des amendements à la Bank of Mauritius Act pour restaurer l’indépendance et la crédibilité de la banque centrale.
La Gouverneure Priscilla Muthoora Thakoor, ancienne du FMI pendant seize ans, docteure d’Oxford, spécialiste de politique budgétaire et de soutenabilité de la dette, est précisément la personne la plus qualifiée pour conduire ce démantèlement.
Elle en connaît la nécessité théorique, la méthodologie institutionnelle et les enjeux de crédibilité internationale.
Mais entre elle et cette mission se dresse un obstacle : le Chairman de la MIC et son propre First Deputy Governor. Hasnah préside l’institution qu’il devrait démanteler. Il est juge et partie. Sa rémunération de Rs 50 000 mensuelles au titre de la MIC crée un conflit d’intérêts structurel. Et son bilan de quatorze mois à la tête de cette institution est un inventaire de l’immobilisme : pas de démantèlement, pas de relocalisation, pas de résolution des prêts toxiques, pas de séparation d’avec la BoM.
On paie le loyer. On paie le chairman. On paie le staff. Et on attend.
LA MÉTHODE HASNAH : COMMUNIQUER, NE RIEN FAIRE
Il y a chez Rajeev Hasnah un trait constant que son parcours éclaire : la préférence pour la communication sur l’exécution. Avant sa nomination, il était d’abord connu comme commentateur économique dans la presse et à la radio. Ses interventions étaient claires, pédagogiques, souvent justes. Mais commenter n’est pas diriger. Diagnostiquer n’est pas opérer.
En septembre 2025, Hasnah annonce une stratégie de recouvrement. En février 2026, le bail de la MIC expire sans solution de remplacement. Entre les deux, cinq mois de silence opérationnel. La même logique prévaut sur le dossier des changes — où son manque d’expérience en opérations interbancaires a déjà été relevé — sur le dossier syndical — où la suspension du président du BOMEU en août 2025, signée par Hasnah lui-même, a provoqué un conflit social inutile — et sur le dossier Silver Bank, où l’enquête forensique constamment réclamée n’a toujours pas eu lieu.
Le profil est désormais lisible : un homme nommé par Sithanen, aligné avec Sithanen pendant la crise interne de l’été 2025, destinataire probable des messages WhatsApp de Sithanen sur l’affaire Gowreesunker — est toujours en poste cinq mois après la chute de son mentor, dans une institution dont la nouvelle gouverneure a été nommée précisément pour tourner la page.
La page n’est pas tournée. Hasnah est la page.
CE QUE MAURICE EST EN DROIT D’EXIGER
Les faits parlent d’eux-mêmes. Rs 80 milliards ont été créées ex nihilo, injectées dans un véhicule opaque, prêtées en partie à des alliés politiques dont l’Investment Committee avait rejeté les demandes, et gérées depuis quatorze mois par un chairman qui annonce des plans sans les exécuter, qui paie un loyer mensuel de Rs 500 000 pour des étages vides, et qui n’a pas eu la présence d’esprit de suggérer que les quatre membres du personnel restants soit relogés dans un bâtiment que la Banque de Maurice possède déjà.
Ce que la République est en droit d’exiger n’est pas compliqué.
Premièrement, un audit indépendant de la MIC couvrant l’ensemble des décaissements, avec identification précise des bénéficiaires, des critères d’éligibilité retenus, et du taux de recouvrement réel — pas annoncé, réel.
Deuxièmement, la séparation immédiate de la MIC et de la Banque de Maurice, conformément aux recommandations du FMI.
Troisièmement, la résiliation du bail de The Docks 2 et le transfert du personnel dans les locaux de la BoM.
Et quatrièmement — le plus important — le remplacement d’un chairman dont le seul titre de gloire, en quatorze mois, est d’avoir dépensé l’argent de la nation pour louer des bureaux vides.
Une banque centrale crédible ne préside pas à la décomposition de sa propre filiale. Elle la liquide, elle rend des comptes, et elle passe à autre chose. Tant que la MIC reste en l’état — ni vivante, ni morte, ni auditée, ni liquidée — elle est le symptôme d’une gouvernance qui n’ose pas trancher. Et celui qui est payé pour trancher ne tranche pas.
Thomas Crook
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