De l’intention WhatsApp à l’exécution policière : anatomie d’une chaîne de commandement
« La question n’est jamais de savoir qui a appuyé sur la gâchette. La question est de savoir qui a désigné la cible. »
— Giovanni Falcone
Dans l’affaire Sithanen, on connaît désormais les intentions. On connaît les exécutions. Ce que l’on ne connaît pas encore, c’est le fil qui relie les unes aux autres.
D’un côté, des messages WhatsApp attribués à l’ancien gouverneur de la Banque de Maurice, Rama Sithanen, dans lesquels il désigne nommément des cibles, réclame des enquêtes « urgentes », et en retour obtient des promesses de suspension, « la colère des titans. » Sithanen coordonne aussi le déploiement de l’Anti-Money Laundering Unit.
De l’autre, des opérations policières d’une brutalité disproportionnée visant précisément les personnes désignées dans ces messages.
C’est cette chaîne de commandement entre l’intention et l’exécution qui constitue désormais le cœur de l’affaire.
CIBLE NUMÉRO UN : « MISS G »
Deepshikha Gowreesunker est Relationship Executive à la Mauritius Commercial Bank. Dans les messages de Sithanen, elle apparaît sous un pseudonyme transparent : « Adam’s close friend, miss G. » Le gouverneur écrit : « Miss G should urgently be subject to an enquiry by the bank. » « She is presently on leave and is expected to return on Monday, the 10th » lui répond docilement Ashvin Deena qui programme déjà la frappe : « She shall receive a letter when she resumes. » Et Sithanen de savourer d’avance : « This should calm all of them down » se référant en toute probabilité à Stephan Adam et autres.
La lettre est venue. La suspension aussi, comme promis. Puis, le 20 mai 2025, à cinq heures trente du matin, l’exécution policière, promise elle aussi, est venue.
Trois voitures de police banalisées. L’assistant surintendant Balmick Dussoye à la tête de l’opération. Cinq policiers en civil qui pénètrent dans une maison où vivent trois femmes — Deepshikha, sa mère et sa sœur, encore au lit. Un mandat de perquisition collé fugitivement au visage de la banquière. Une fouille systématique de toutes les pièces, y compris la cuisine et les toilettes. Résultat de la rafle : une lettre de suspension et une communication interne à la MCB. Le portable de Deepshikha saisi. Et faute de laptop, le chargeur confisqué.
Deepshikha est empêchée de contacter un avocat. Interrogée toute la journée. Nourrie d’une paire de dhollpuris en guise de déjeuner. Son avocat, un jeunot d’un cabinet qu’elle n’a pas choisi, restera pratiquement muet pendant l’interrogatoire — ce qui ne l’empêchera pas de réclamer d’énormes honoraires. À dix-neuf heures, on l’inculpe de « perverting the course of justice ». Son crime ? Un message WhatsApp dans lequel, sur le ton de la plaisanterie, elle suggérait à Stephan Adam de jeter son laptop.
Une nuit en cellule à Sodnac. Le lendemain, loin d’être présentée « tôt le matin » au tribunal comme promis, elle est reconduite au CCID où les policiers permettent à un journaliste de la photographier à leurs côtés. On la fait poireauter jusqu’à quinze heures quinze sous le prétexte d’un document que le DPP n’aurait pas encore envoyé. La policière de garde lui interdit l’accès aux toilettes qu’elle avait utilisées la veille et l’oblige à se servir de celles laissées délibérément sales. Avant de partir au tribunal, on lui « conseille » de laisser ses affaires au poste, car il est « fort possible » qu’elle y revienne le soir.
Heureusement pour Deepshikha, la magistrate l’a attendue. La police n’a aucune objection à sa remise en liberté. Caution : cinq mille roupies. Cinq mille roupies. Pour une femme que le gouverneur de la Banque de Maurice avait désignée par son initiale dans un message privé, que l’appareil policier avait traitée comme une dangereuse criminelle, et dont toute la vie professionnelle a été détruite parce qu’elle avait le tort d’être l’amie d’un homme qui avait « défié un titan ».
Première question : qui a transformé l’intention exprimée dans un message WhatsApp du gouverneur en opération policière musclée contre une employée de banque ?
CIBLE NUMÉRO DEUX : LE JOURNALISTE
Le cas de Narain Jasodanand relève du même schéma, mais avec un élément aggravant : la cible est un journaliste, et l’opération constitue une atteinte directe à la liberté de la presse.
Le jeudi 11 septembre 2025, Jasodanand publie sur Scoop.mu un article documentant les ingérences alléguées de Tevin Sithanen dans les recrutements et le fonctionnement de la Banque de Maurice. Le lendemain, vendredi 12 septembre, la Cybercrime Unit du CCID débarque à son domicile. Même scénario : perquisition, saisie du laptop et des appareils électroniques, transfert aux Casernes Centrales. Jasodanand dénoncera l’opération comme « un acte d’intimidation ».
La plainte émane de Tevin Sithanen, déposée la veille, le jour même de la publication. Le fils du gouverneur dépose plainte pour diffamation. Vingt-quatre heures plus tard, la police enfonce la porte. Pas de convocation préalable. Pas de délai raisonnable. Pas de proportion entre l’allégation — un article de presse — et la réponse — une descente de police avec saisie de matériel.
La réaction politique a été unanime et révélatrice. Le Vice-Premier ministre Paul Bérenger, Premier ministre par intérim ce jour-là, déclare n’avoir pas été informé de l’opération et exige un rapport complet du Commissaire de police. « Était-il nécessaire de déployer autant de ressources pour appréhender un journaliste ? » demande-t-il publiquement. Des élus de la majorité gouvernementale elle-même — Shakeel Mohamed, Khushal Lobine, Eshan Juman, Raviraj Beechook — condamnent la façon de faire. Le Premier ministre Ramgoolam, à son retour d’Inde, condamne à son tour les méthodes de la Cybercrime Unit. Cinq policiers de l’unité et un surintendant du CCID sont transférés.
Deuxième question : si le Vice-Premier ministre n’a pas été informé, si le Premier ministre n’a pas ordonné, si les ministres eux-mêmes sont scandalisés, qui a donné l’instruction à la Cybercrime Unit d’agir avec cette célérité contre un journaliste dont le seul acte était d’avoir publié un article sur Tevin Sithanen ?
LE SCHÉMA
Deux cibles. Deux opérations. Le même mode opératoire.
Dans les deux cas, une descente au domicile sans convocation préalable. Dans les deux cas, la saisie d’appareils électroniques. Dans les deux cas, une disproportion grotesque entre l’allégation — un message plaisantin pour Deepshikha, un article de presse pour Jasodanand — et la réponse musclée policière. Dans les deux cas, un lien direct avec la famille Sithanen : les messages du gouverneur désignant « miss G », la plainte du fils visant le journaliste.
Et dans les deux cas, la même question restée sans réponse : par quel mécanisme l’appareil répressif de l’État s’est-il mis au service des intérêts privés d’une famille ?
Il n’y a que trois hypothèses possibles.
La première est que Rama Sithanen, en sa qualité de gouverneur, a directement instruit les forces de l’ordre d’agir contre des personnes qu’il avait désignées comme des cibles dans ses messages. Ses propres mots le suggèrent : « I will also brief AML and the OIC. » Si tel est le cas, nous sommes face à un détournement caractérisé de la fonction de gouverneur, une instrumentalisation de policiers mercenaires au service d’une vindicte personnelle.
La deuxième est que l’appareil policier a agi de sa propre initiative, répondant aux signaux émis par le pouvoir sans instruction formelle. C’est l’hypothèse du zèle institutionnel : la police, percevant les désirs du gouverneur, les a anticipés et exécutés sans qu’on ait besoin de le lui demander explicitement. Si tel est le cas, nous sommes face à quelque chose de potentiellement plus grave encore : un appareil d’État qui a intériorisé la soumission au point de deviner les ordres.
La troisième est que Tevin Sithanen, le fils sans mandat et sans fonction, a servi d’intermédiaire entre les désirs du père et l’appareil d’exécution. Celui qui disait « Nou ki kontrol partou aster » et « MIC dan nou lame » aurait alors été non seulement le régent de facto de la banque centrale, mais également le donneur d’ordres officieux à la police. Si tel est le cas, la République de Maurice a fonctionné, pendant dix mois, comme une entreprise familiale.
Quelle que soit l’hypothèse retenue, aucune n’est acceptable dans un État de droit.
CE QUE DISENT LES MESSAGES QUE LA DÉFENSE NE DIT PAS
Rappelons un détail que la chronologie rend irréfutable. Les messages du gouverneur contiennent une annonce : « I will also brief AML and the OIC. » Il ne dit pas « je vais saisir le Board de la BoM ». Il ne dit pas « je vais transmettre un rapport au comité de supervision ». Il ne dit pas « je vais suivre les procédures réglementaires ». Il dit qu’il va « briefer » — instruire, informer, orienter — directement l’unité anti-blanchiment et l’officier en charge.
C’est la phrase la plus révélatrice de tout le corpus. Elle montre un homme qui considère l’AMLU non pas comme un organe indépendant, mais comme une unité qu’il peut « briefer » — c’est-à-dire à laquelle il peut donner une orientation, une instruction, une direction. Le verbe est celui du commandement militaire, pas de la collaboration institutionnelle.
Et c’est précisément l’AMLU, sous la direction de l’ASP Balmick Dussoye, qui a conduit l’opération contre Deepshikha Gowreesunker le 20 mai 2025. (Et arrêté avec des pincettes et avec plusieurs mois de retard le même Tevin Sithanen.)
La coïncidence entre l’intention annoncée (« I will brief AML ») et l’exécution constatée (l’AMLU arrête la personne désignée par le gouverneur) crée une présomption que la justice a le devoir d’examiner. Et que le silence officiel rend chaque jour plus assourdissante.
LE MOMENT DE PANIQUE
Il y a, dans les messages de Sithanen, un instant qui vaut aveu. C’est le moment où le message envoyé au mauvais destinataire déclenche une réaction de panique : « Dear Colleague, please disregard my previous message, which was sent to you in error. »
Puis, péremptoire : « I formally request that you delete the above messages immediately. The information contained therein relates to an ongoing criminal investigation and was intended solely for senior management. Any unauthorised use or disclosure of this information may have serious implications. » Signé : « Governor. »
Décryptons. Le gouverneur de la Banque de Maurice invoque une « enquête criminelle en cours » pour exiger la suppression de messages dans lesquels il désignait des cibles au sein d’une banque commerciale. Il menace de « sérieuses implications » celui qui divulguerait ses propres instructions. Et il signe de son titre, mobilisant l’autorité de sa fonction pour protéger des écrits qui, précisément, trahissent un abus de cette fonction.
C’est un aveu structurel. Un homme qui agit dans le cadre légitime de ses fonctions n’a pas besoin de demander la suppression de ses propres instructions. Un gouverneur dont les actions sont conformes aux procédures ne menace pas de « sérieuses implications » celui qui les verrait. Un régulateur sûr de son droit n’invoque pas une enquête criminelle pour couvrir ses propres messages.
Sithanen savait. Il savait que ce qu’il avait écrit ne devait pas être vu. Il savait que ses instructions étaient illégitimes. Et il savait que leur divulgation le mettrait en danger. C’est pour cette raison qu’il a paniqué.
LA DÉFENSE IMPOSSIBLE
Face à l’accumulation des preuves — messages WhatsApp, enregistrement audio, témoignages convergents —, la stratégie de défense des Sithanen a été d’une simplicité déconcertante : tout nier.
Les messages WhatsApp ? Fabriqués. L’enregistrement audio où Tevin Sithanen déclare « MIC dan nou lame » ? Fabriqué par intelligence artificielle. La défense serait peut-être recevable si deux des trois participants à l’échange — Aditi Boolell et Stéphane Adam — n’avaient pas confirmé publiquement l’authenticité de la conversation.
La défense par l’intelligence artificielle restera dans les annales mauriciennes comme un moment de déconnexion totale. Elle a été reçue par l’opinion publique non comme une réfutation, mais comme un mépris. Comme si l’on pouvait décrédibiliser les témoignages concordants de plusieurs personnes en agitant le spectre d’une technologie que la plupart des Mauriciens comprennent mieux que les Sithanen.
Et pendant que le père accuse l’intelligence artificielle de fabriquer des messages, le fils dépose une plainte de Rs 50 millions en diffamation contre celui qui les a révélés, et fait arrêter le journaliste qui les a rapportés. Si les messages sont fabriqués, pourquoi paniquer à ce point ?
LES QUESTIONS QUE LA RÉPUBLIQUE DOIT POSER
Il est temps de formuler les questions précises que cette affaire exige.
Premièrement : Rama Sithanen a-t-il directement instruit l’AMLU d’ouvrir une enquête sur Deepshikha Gowreesunker, comme ses messages le suggèrent ? Si oui, en vertu de quelle disposition légale un gouverneur de banque centrale peut-il ordonner à une unité policière de cibler un individu spécifique d’une banque commerciale ?
Deuxièmement : L’ASP Dussoye a-t-il agi sur instruction, ou de sa propre initiative ? Et si c’est sur instruction, de qui ?
Troisièmement : quelle a été la chaîne de transmission entre la plainte de Tevin Sithanen contre Jasodanand, déposée le 11 septembre 2025, et l’opération de la Cybercrime Unit le lendemain ? Qui a décidé qu’un article de presse justifiait une perquisition au domicile d’un journaliste en moins de vingt-quatre heures ? Le député Khushal Lobine a posé la question au Parlement : d’où venaient les instructions ? La réponse n’est jamais venue.
Quatrièmement : Tevin Sithanen, homme sans mandat ni fonction officielle, disposait-il d’un accès privilégié aux forces de l’ordre ? Sa capacité à déclencher une opération policière en vingt-quatre heures — alors que des victimes de crimes ordinaires attendent des semaines pour qu’on traite leur plainte — ne constitue-t-elle pas en elle-même la preuve d’un traitement de faveur qui devrait faire l’objet d’une enquête ?
Cinquièmement : le Premier ministre Ramgoolam mais surtout le Vice-Premier ministre Bérenger ont publiquement condamné les méthodes de la Cybercrime Unit dans l’affaire Jasodanand. Cinq policiers ont été transférés. Mais pourquoi aucune enquête interne n’a-t-elle été ouverte sur l’origine des instructions ? Punir les exécutants sans identifier le donneur d’ordres, c’est couper les branches en préservant le tronc.
LE SILENCE COMPLICE
Dans un État de droit, la police n’obéit pas aux humeurs d’un gouverneur de banque centrale. Elle ne se déploie pas à l’aube contre des femmes endormies parce qu’un titan s’est senti défié. Elle ne perquisitionne pas le domicile d’un journaliste en vingt-quatre heures parce que le fils d’un homme puissant a déposé une plainte.
Dans un État de droit, quand ces choses se produisent, on cherche à comprendre pourquoi. On enquête. On identifie la chaîne de commandement. On établit les responsabilités. On démonte la mécanique.
Six mois après la démission de Sithanen, rien de tout cela n’a été fait. Les messages sont publics. Les victimes sont identifiées. Les opérations policières sont documentées. La chronologie est accablante. Et pourtant, la question fondamentale reste posée.
Qui a donné l’ordre ?
Tant que cette question n’aura pas de réponse, l’ombre du parrain continuera de planer sur la Banque de Maurice. Et le silence des autorités ne sera pas lu comme de la prudence, mais comme de la complicité.
Car dans cette affaire, ce n’est plus le bruit des messages qui inquiète. C’est le silence de ceux qui devraient y répondre.
Thomas Crook
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