QUAND un homme qui n’a rien bâti se permet de mépriser ceux qui ont construit

 « S. Adam and his crew thought they could plot in the shadows. The other rogue from JKC will soon be called by police. »

Il arrive qu’une phrase suffise à dévoiler une conception du monde. Celle-ci ne relève pas d’un simple excès de langage. Elle révèle une hiérarchie intérieure. Une certitude d’autorité. Une manière de classer les hommes.

« Plot in the shadows. » Le vocabulaire est accusatoire, presque inquisitorial. Il suppose l’existence d’un complot. Il désigne une intention malveillante. Mais ce qui frappe surtout, c’est le mot « rogue ». Un terme moral, non juridique. Un stigmate.

Et puis cette précision : « from JKC ».

Pourquoi l’établissement scolaire ? Pourquoi rappeler l’origine plutôt que la fonction ? Ce détail n’est pas administratif. Il est social. Il transforme un individu en catégorie. Il suggère qu’il existe une géographie implicite de la légitimité : d’un côté les Titans issus de grandes universités étrangères ; de l’autre ceux formés dans les collèges d’État tels que le John Kennedy Collège (JKC).

Le mépris se glisse dans les détails.

Mais au-delà de l’insulte, il y a la certitude : « will soon be called by police. » Ce futur affirmatif ne décrit pas une hypothèse. Il annonce un mécanisme. Il laisse entendre que l’action policière est acquise, presque naturelle. Dans un État de droit, cette assurance devrait troubler davantage que le mot « rogue ».

Le problème n’est pas seulement lexical. Il est institutionnel.

L’INSULTE À DES MILLIERS DE KENNEDIANS

 Que chaque ancien élève du John Kennedy College entende bien ce que le gouverneur de la Banque de Maurice a écrit dans ses messages privés.

Pour lui, JKC n’est pas une institution. C’est une étiquette de disqualification.

John Kennedy College, fondé en 1964, est l’un des collèges les plus prestigieux de Maurice. Il a formé des générations de lauréats, d’ingénieurs, de médecins, d’entrepreneurs, de juristes, de cadres de la fonction publique. Les Kennedians sont réputés pour leur indépendance d’esprit, leur rigueur intellectuelle, et cette fierté d’appartenance qui les lie bien au-delà de leurs années scolaires. Le collège est décrit, par ceux qui connaissent l’histoire éducative mauricienne, comme le berceau de la rébellion intellectuelle — un lieu où l’on apprend à penser par soi-même, pas à courber l’échine.

Et voilà qu’un gouverneur utilise le sigle JKC comme un marqueur de discrédit. Comme si fréquenter les couloirs de Beau-Bassin était une circonstance aggravante. Comme si l’aigle sur le blazer était une marque d’infamie.

Chaque Kennedian qui s’est levé tôt pour attraper le bus, qui a travaillé dur pour réussir ses examens, qui a fait honneur à son collège dans la vie professionnelle — chacun d’entre eux est insulté par ce message. Car si un ancien élève de JKC devenu ministre des Finances et docteur de la Sorbonne est un « rogue » aux yeux de Sithanen, alors qu’est-ce que tous les autres ?

LE TITAN SANS ŒUVRE

Pour s’octroyer le droit de mépriser, encore faudrait-il posséder une œuvre.

Qu’a véritablement construit Rama Sithanen ?

Ministre des Finances à deux reprises — entre 1991 et 1995, puis entre 2005 et 2010. Soit près de dix ans aux commandes de l’économie mauricienne. Quelle industrie a-t-il fait émerger ? Quelle réforme structurelle porte son nom ? Quel secteur lui doit son existence ? Quelle architecture institutionnelle survivra à son départ ?

Gouverneur de la Banque de Maurice pendant dix mois — de novembre 2024 à septembre 2025. Le mandat le plus bref et le plus chaotique de l’histoire de l’institution. Marqué par un conflit permanent avec son adjoint, l’ingérence documentée de son fils dans les licences bancaires et les recrutements, la fuite d’un enregistrement audio dévastateur, des messages WhatsApp révélant une conception féodale du pouvoir, et une démission exigée par le Premier ministre lui-même.

Président du Rwanda Development Board, directeur de stratégie à la Banque africaine de développement, président de la Financial Services Commission. Des titres impressionnants. Mais un titre n’est pas une œuvre. Un poste n’est pas un héritage. Une ligne sur un curriculum vitae n’est pas une empreinte sur un pays.

La réponse n’embarrasse pas. Elle accable. Rama Sithanen a collectionné des fonctions comme d’autres collectionnent des timbres. Il a accumulé des titres sans laisser de trace. Il a occupé des sièges sans les marquer. Et c’est précisément cet homme — cet homme sans œuvre — qui se permet de traiter les autres de voyous.

COMPLEXE DE SUPERIORITE

La vraie supériorité est silencieuse. Celui qui sait ce qu’il vaut n’a pas besoin de rabaisser les autres.

Il y a, chez Sithanen, tous les signes de ce que la psychologie sociale appelle le complexe de supériorité compensatoire — cette posture adoptée par ceux qui, intimement, doutent de leur propre valeur et qui surcompensent par le mépris.

L’homme qui se veut « titan » révèle, par cet acte même, qu’il n’est pas sûr de l’être. L’homme qui traite les autres de « rogues » trahit sa peur d’être lui-même démasqué. L’homme qui classe le monde entre la LSE et JKC, entre les « family friends » et les ennemis à neutraliser, révèle une architecture intérieure fragile, menacée, toujours en quête de validation.

Les grands bâtisseurs de Maurice ne se sont jamais présentés comme des titans. Sir Seewoosagur Ramgoolam n’a pas traité ses adversaires de voyous. Sir Anerood Jugnauth, dans ses moments les plus combatifs, n’a jamais réduit un homme à son collège d’origine. Ces hommes, quoi que l’on pense de leur héritage politique, avaient la retenue de ceux qui ont réellement construit quelque chose.

La retenue est la marque de la grandeur. Le mépris est la marque du vide.

LE MIROIR INVERSÉ

 Le mot « rogue » fonctionne ici comme un miroir.

Qui est réellement hors cadre ? Qui est hors règle ? Qui est hors limite ?

Est-ce l’ancien élève de JKC qui affronte la justice dans le respect des procédures, avec des avocats, devant des tribunaux, dans le cadre du droit ?

Ou est-ce le gouverneur qui désignait des cibles par messages privés, coordonnait des enquêtes avec un « family friend » de la MCB, évoquait des appels policiers à venir comme on annonce la météo, laissait son fils s’immiscer dans les affaires de la banque centrale, et paniquait lorsque ses messages étaient envoyés au mauvais destinataire — avant de signer « Governor » pour exiger leur suppression ?

Le miroir renvoie une image inattendue. Celui qui pensait qualifier l’autre révèle en réalité sa propre dérive. Un homme hors cadre, hors règles, hors limites — c’est précisément la définition d’un rogue. Et c’est précisément ce que Sithanen a été pendant ses dix mois à la Banque de Maurice.

LA CHUTE DES TITANS

 Les Titans autoproclamés oublient toujours une chose : la mythologie ne leur est pas favorable.

Les Titans, dans le récit grec, ne sont pas les vainqueurs. Ce sont les vaincus. Renversés par les Olympiens, ensevelis sous leurs propres excès, condamnés à porter le poids d’un ciel qu’ils croyaient pouvoir dominer. La Titanomachie ne célèbre pas la puissance. Elle célèbre la chute de ceux qui ont confondu la force avec le droit.

La République n’a pas besoin de titans. Elle a besoin de gardiens. Elle n’a pas besoin d’orgueil académique. Elle a besoin d’humilité institutionnelle.

Le respect ne s’enseigne pas dans les amphithéâtres prestigieux. Il se manifeste dans la retenue. Dans la capacité à ne pas transformer un désaccord en déviance. Dans la discipline qui empêche le pouvoir de devenir mépris.

L’histoire retiendra que le Titan a quitté la Banque de Maurice par la porte de service, ses messages à la main, cinq millions et demi de roupies en poche, et le mépris de toute une nation en héritage.

Le John Kennedy College n’a pas formé des voyous. Il a formé des citoyens. Et c’est précisément ce que Sithanen n’a jamais été : un citoyen. Pas un titan. Pas un parrain. Un citoyen.

Un Rogue Kennedian

 

Virus-free.www.avast.com