
La proposition a un fondement rationnel dans la mesure où elle permettrait aux députés qui ne maîtrisent ni l’anglais ni le français de participer aux débats parlementaires dans la langue maternelle.
Par Prakash Neerohoo
La proposition d’introduire le Kreol Morisien (KM) comme une des langues officielles (avec l’anglais et le français) au Parlement semble devenir un facteur de division sociale à Maurice. Aussitôt que la proposition a été faite, des groupes socio-culturels sont montés au front pour réclamer l’introduction de langues orientales (bhojpuri, tamoul) au même titre que le KM.
La proposition a ouvert une boîte de Pandore : des préjugés de classe et d’ethnie que l’on croyait disparus dans le sillage du changement politique de novembre 2024 sont remontés à la surface. Les lobbies socio-culturels s’organisent pour revendiquer « leurs droits ». Si l’on introduit le KM, est-ce qu’on va aussi introduire le bhojpuri, le tamoul, l’ourdou ou le mandarin ? Où s’arrêtera-t-on dans cette nouvelle surenchère, cette fois politico-sociale ? Ceux qui ont proposé l’introduction du KM ont-Ils été bien inspirés ? Avaient-ils anticipé la réaction des groupes socio-culturels ? Est-ce qu’ils ont évalué les bienfaits et les risques associés à leur proposition ?
Langue maternelle
Certes le KM est la langue maternelle de presque tous les Mauriciens, toutes communautés confondues, et il est improbable que certains puissent dire honnêtement qu’ils ne le comprennent pas. Même les travailleurs étrangers à Maurice maîtrisent les rudiments de cette langue.
La proposition a un fondement rationnel dans la mesure où elle permettrait aux députés qui ne maîtrisent ni l’anglais ni le français de participer aux débats parlementaires dans la langue maternelle. L’introduction du KM serait donc une avancée démocratique et la reconnaissance officielle de la place de cette langue dans la société mauricienne.
Cependant, la proposition pose un autre problème, logistique. Quels sont les mots ou termes qui seraient interdits en raison de leur nature non parlementaire (unparliamentary) ? Lorsque les discours seront inscrits au registre officiel (Hansard), quelle syntaxe sera utilisée ? Est-ce que ces discours seront traduits en anglais ou français pour le registre officiel ?
Problème logistique des langues orientales
Le problème de logistique deviendrait plus compliqué si l’on devait introduire une langue orientale comme le bhojpuri. D’abord, il faudrait concevoir une syntaxe appropriée pour transcrire un discours en bhojpuri dans le registre officiel. Il faudrait ensuite une traduction simultanée en anglais ou français pendant les débats pour les députés qui ne comprennent pas cette langue. Combien de traducteurs le Parlement devrait-il employer ?
Malgré la demande de groupes socio-culturels, il n’y a aucun député qui puisse dire qu’il ou elle a absolument besoin de s’exprimer dans une langue orientale pour se faire comprendre au Parlement.
De plus, s’il est politiquement correct de se prononcer en faveur de la proposition d’introduire le KM, il faut dire que l’opinion publique est divisée à ce sujet. J’ai rencontré bien des familles dont les enfants vont à l’école privée et ces derniers parlent anglais ou français couramment. Ils voient leur avenir académique et professionnel dans la maîtrise d’une de ces langues car ils aspirent à faire des études universitaires ou à travailler à l’étranger. Ces familles ne sont pas ouvertes à la question de l’introduction du KM. Elles y voient une régression sociale.
Pyromanes à l’œuvre
D’autres pensent que la proposition nivellera par le bas le débat parlementaire.
Compte tenu de la diversité de l’opinion publique, les tenants de la proposition ont du pain sur la planche pour convaincre le public du bien-fondé de leur démarche.
Aussi comment vont-ils s’accommoder de la demande d’introduire des langues orientales au Parlement ? Une démarche politique bien intentionnée a le potentiel de raviver des divisions ethniques dans la société si l’on n’agit pas dans le consensus. Les pyromanes sont déjà à l’œuvre.