Riches expats, travailleurs étrangers, Mauriciens « communs » sur les plages en fin de mois… trois catégories qui se juxtaposent.

Par Doris Félix

Maurice change de figure. On le voit tous les jours, sans avoir besoin de lire les journaux. Il y a la Maurice des cartes postales, et il y a la Maurice qu’on vit dans le bus, dans le métro, au supermarché, à la plage le dimanche de fin de mois. Ce n’est plus la même île. Elle a changé de visage, de langue, de monnaie, de propriétaires.

Il y a d’abord les expatriés discrets, derrière les murs des gated areas, dans les villas IRS, RES, PDS d’Anse-la-Raie, de Tamarin, de Grand-Baie, de Bel-Ombre. C’est un système créé en 2002 : une villa à plus de 500 000 USD donne le droit de résidence, et depuis, le foncier a généré plus de Rs 30 milliards. Des milliers de villas, souvent habitées trois semaines par an, piscine vide, jardin entretenu par un Mauricien qu’on ne voit jamais parler au propriétaire. Ces étrangers ne prennent pas le bus, ne vont pas au marché. C’est une Maurice à part, qui ne croise jamais l’autre Maurice.

Il y a ensuite les Mauriciens eux-mêmes, divisés en deux. Les très riches, invisibles aussi, avec chauffeur, femme de ménage, villa à Grand-Baie, bateau à La Balise. Et les communs, ceux qu’on voit au supermarché à comparer les prix, dans le bus à six heures du matin, dans le métro, sur les plages le dimanche, surtout en fin de mois. La classe moyenne se fait écraser, près de 17 % de la population vit dans la précarité, et près d’un tiers des actifs gagnent entre Rs 25 000 et Rs 50 000. L’endettement des ménages atteint presque 40 % du Produit intérieur brut. Le salaire moyen a augmenté, mais les prix ont augmenté de plus de 43 % en dix ans, et la roupie est passée de Rs 32 pour un dollar en 2014 à Rs 47-48 en 2026. On gagne un peu plus, on achète beaucoup moins.

Il y a enfin la troisième Maurice, celle qui a le plus changé en trois ans. Dans le métro, on voit les travailleurs étrangers marcher par groupe, parler fort leur langue, hindi, bengali, népalais, malgache. Ils sont officiellement plus de 64 000 début 2026, contre moins de 38 000 avec permis de travail en 2023. 95 % viennent d’Inde, du Népal, de Madagascar et du Bangladesh. Le nombre de Malgaches a doublé en deux ans. L’après-midi, on les voit attroupés aux abords des stations, pas loin de leur dortoir, aller vers les snacks gérés par leurs compatriotes, manger dhal, biryani, momos, romazava, acheter des produits importés de leur pays, épices, savons, biscuits. C’est une économie dans l’économie, une Maurice dans Maurice.

Ces devises qui s’envolent

Et puis il y a les queues interminables aux abords des bureaux de change, des femmes et des hommes assis à même le trottoir, appelant la famille. C’est là que la grande question se pose : où vont nos devises ? Les chiffres de la Banque de Maurice, pour les circuits formels seulement, sont sans appel : plus de Rs 12 milliards par an partent, quatre fois plus que ce qui entre, principalement vers l’Inde, le Bangladesh et le Népal, sans compter l’argent transporté à la main. Ils sont payés en roupies, ils changent en dollars, ils envoient des devises, et Maurice perd deux fois.

C’est un danger, à la longue, parce que Maurice importe 80 % de ce qu’elle consomme, et tout se paie en dollars. Le déficit commercial dépasse les Rs 200 milliards, la dette publique grimpe à 90 % du PIB, la croissance ralentit, l’inflation repart. Les réserves sont encore de plus de 10 milliards de dollars, soit quinze mois d’importations, mais la Banque de Maurice a déjà dû vendre des centaines de millions de dollars pour soutenir la roupie.

La catégorie qu’on ne voit jamais, mais qui pèse lourd dans la fuite des devises, ce sont ceux qui ont investi dans les villas, mais qui n’habitent pas Maurice. L’argent de l’achat est entré une fois. Après, plus rien, ou presque. Ils ne vivent pas ici. Ils viennent trois semaines par an, parfois jamais. Le reste du temps, la villa est louée. Villa, voiture, bateau, avec service, bonne, cuisinier, jardinier, chauffeur. Tout est loué en package. Mais l’argent est payé dehors. Le locataire paie en euros, en dollars, sur un compte à Dubaï, à Londres, à Paris, sur Airbnb, sur Booking.com, sur une plateforme étrangère. Le propriétaire touche à l’étranger. La bonne, le jardinier, le chauffeur sont payés en roupies, en miettes, pendant que le vrai loyer ne passe jamais par Maurice.

Économie fantôme

Que gagne Maurice ? La taxe foncière, un peu de TVA sur le gardiennage, le ménage, le jardinage. Mais pas le loyer. Pas la vraie valeur. Sur une villa louée 5 000 euros la semaine, Maurice ne voit que quelques milliers de roupies de charges locales. C’est une économie fantôme. La villa est à Maurice, la plage est à Maurice, la mer est à Maurice, les travailleurs sont mauriciens, mais l’argent est ailleurs. Et personne ne contrôle. Pas de registre des loyers en devises. Pas d’obligation de rapatrier une partie des revenus sur un compte mauricien. Résultat, Maurice vend son plus beau bien, sa terre, sa côte, sa vue, et elle ne touche que les miettes. La villa travaille pour son propriétaire étranger, pas pour le pays qui l’abrite.

C’est pareil pour les hôtels. En 2025, Maurice a enregistré 1,44 million de touristes, avec plus de Rs 100 milliards de recettes, mais quand on réserve via Booking.com, Expedia ou Airbnb, 15 % à 30 % part en commission avant même l’arrivée. Sur Rs 100 milliards, si la moitié passe par les plateformes, Rs 7 milliards à Rs 12 milliards partent en commissions. L’Europe a interdit les clauses qui empêchent l’hôtel de vendre moins cher en direct, alors que Maurice n’a aucune loi équivalente.

Au final, trois Maurice se croisent sans se rencontrer, les expats et les riches invisibles, les Mauriciens communs dans le bus et le métro, les travailleurs étrangers en groupe aux stations. Et au milieu, une seule question, où vont les devises ? Si on ne contrôle pas, Maurice restera une île touristique à succès sur les brochures, mais pauvre dans la réalité.