
Par Scoop Rédaction
Deux questions parlementaires sont prévues sur Silver Bank ce mardi, venant de Raviraj Beechook et Joanna Bérenger. L’occasion pour Scoop.mu de revenir sur cette saga. Et de faire quelques révélations.
La Banque de Maurice a délibérément laissé une institution bancaire défaillante opérer pendant deux ans, tout en la sachant insolvable.
Le 30 mars 2026, la Banque de Maurice (BoM) annonce sobrement la fin du conservatorship de Silver Bank Limited et la nomination d’un liquidateur. Sept milliards et demi de roupies de dépôts sont désormais à risque. Derrière ce communiqué technique se cache l’un des plus graves scandales de supervision bancaire de l’histoire mauricienne.
Ce désastre n’est pas le fruit d’une faillite bancaire ordinaire, mais d’une trahison délibérée de la mission de supervision par la BoM, chargée de protéger les déposants.
Mai 2022 : le moment où tout bascule
Le 18 mai 2022 marque le point de non-retour. Ce jour-là, après dix jours d’inspection, les employés de la BoM identifient des défaillances catastrophiques : absence totale d’évaluation de crédit, collatéraux non enregistrés, conflits d’intérêts systémiques, concentration excessive dans les métaux. Quarante millions de dollars (Rs 1,9 milliard) ont déjà été décaissés en janvier sans la moindre due diligence.
La BoM envoie une lettre ordonnant l’arrêt immédiat de tout nouveau prêt. Mais dix-sept jours plus tard, le 9 juin 2022, elle autorise la reprise des prêts. Malgré ses propres réserves documentées. Malgré les « inconsistances » qu’elle note elle-même.
Cette décision inaugurale scelle le destin de milliers de déposants. Car elle établit un schéma qui se répétera pendant deux ans : identifier les problèmes, puis… permettre leur aggravation.
Le rapport fantôme
Plus révélateur encore : le rapport d’inspection de mai 2022 ne sera finalisé qu’en novembre 2023. Dix-huit mois de délai pour un document qui aurait dû être prêt en quelques semaines.
Ce retard n’est pas bureaucratique. Il est stratégique. Un rapport finalisé crée des obligations réglementaires strictes. Pendant ces dix-huit mois, Silver Bank accordera des milliards en prêts supplémentaires, tous aujourd’hui en défaut.
Les relaxations systématiques
Le 10 avril 2023, alors que Silver Bank est en défaut de ses ratios prudentiels, la BoM accorde une « dispense exceptionnelle ». Le
20 avril, elle autorise des prêts « locaux » jusqu’à quinze millions de roupies. Le 16 novembre, la BoM étend même la limite à trente-cinq millions, alors qu’elle a détecté dès août la concentration excessive. Cinquante-six millions de roupies au total, aujourd’hui en souffrance.
Chaque relaxation aggrave la situation. Chaque relaxation est accordée en pleine connaissance des risques. Ce n’est pas de l’incompétence : c’est de la protection délibérée.
Le mensonge de février 2023
Quand le freezing order londonien contre Prateek Gupta devient public en février 2023 ‒ une fraude présumée de vingt-sept milliards de roupies ‒, la BoM demande à Silver Bank de déclarer ses expositions aux entités sous gel judiciaire.
Réponse de la banque : deux prêts, dix millions de dollars au total.
La réalité ? Deux milliards sept cents millions de roupies transférés aux entités de Gupta via une structure délibérément opaque. Face à cette dissimulation flagrante, la BoM ne prend aucune sanction. Aucune action disciplinaire. Elle laisse la banque continuer.
L’argent public en première ligne
Entre avril et septembre 2022, le COVID Fund place trois milliards de roupies à Silver Bank. Sans appel d’offres. Sans processus compétitif. Dans une banque qui vient de subir une inspection catastrophique.
Ce placement ne relève pas de la décision d’investissement prudente. Il sert à masquer l’hémorragie causée par le décaissement immédiat des quarante millions de capital vers les entités liées à Gupta. C’est de l’argent public utilisé pour maintenir artificiellement les apparences de solvabilité d’une banque déjà condamnée.
Quand le COVID Fund se retire en 2023, Silver Bank compense en acceptant près de trois milliards de nouveaux dépôts. La Banque centrale, qui a des officiers permanents dans les locaux depuis février 2023, ne fait rien pour empêcher cette acceptation criminelle de fonds par une institution insolvable.
Deux ans sans comptes audités
Silver Bank opère deux années complètes sans publier d’états financiers audités. La BoM a le pouvoir légal d’imposer un auditeur ‒ elle l’exercera d’ailleurs pour enquêter sur une fraude mineure de deux cent mille dollars. Mais pour les états financiers qui auraient révélé l’insolvabilité complète, elle n’imposera jamais d’audit.
Les excuses de Silver Bank ‒ « adverse media empêche le recrutement d’auditeurs » ‒ sont risibles pour quiconque connaît la profession. Le vrai problème n’est pas l’absence d’auditeurs volontaires, mais l’absence de volonté réglementaire de documenter officiellement la faillite.
Le ratio de capital en chute libre
En vingt-quatre mois, le ratio de capital de Silver Bank s’effondre de 48,64 % à 8,13 %, tombant sous le minimum réglementaire de 10 %. La BoM reçoit ces chiffres trimestriellement. Elle les voit. Elle ne fait rien.
En octobre 2023, elle refuse même une dispense demandée par la banque, exprimant ses « préoccupations » sur les prêts toxiques et l’augmentation des arrears. Mais elle ne révoque pas la licence. Elle ne force pas la liquidation. Elle laisse Silver Bank accepter de nouveaux dépôts.
Pourquoi Sithanen et Hasnah ont refusé l’enquête
Rama Sithanen et Rajeev Hasnah ont systématiquement refusé toute enquête forensique sur Silver Bank. On en ignore la ou les raisons. Paul Bérenger vient de révéler qu’il avait en vain demandé à maintes reprises à Navin Ramgoolam d’ordonner un audit forensique sur cette banque. Gérard Sanspeur l’avait demandé tout aussi vainement à Rama Sithanen. Navin Ramgoolam avouera-t-il ce mardi que c’est Sithanen qui était contre ?
Les connexions politiques
Notre investigation révèle un réseau de protection : Prateek Gupta rencontrant un homme de Lakwizinn à trois reprises en janvier-février 2023, dont le 13 février, jour même des restrictions imposées par la Banque centrale. Harvesh Seegolam, gouverneur de la BoM, retardant toute action décisive pendant deux ans. L’appel téléphonique de Lakwizinn à Seegolam pendant la réunion du board en octobre 2024 forcera l’approbation d’Anza Capital.
Ce réseau explique tout : les relaxations inexplicables, le rapport traînant dix-huit mois, l’absence d’action sur les états financiers, le refus d’enquête forensique.
Silver Bank n’a pas échoué malgré la supervision. Elle a été protégée par la supervision.
Le précédent troublant
L’histoire bancaire mauricienne montre que la BoM sait intervenir rapidement quand elle le veut. BCCI, UIB, Delphis, Bramer, Century : chaque défaillance a été résolue sans perte pour les déposants, grâce à des interventions rapides et des solutions structurées.
Silver Bank est différente. Les connexions politiques ont retardé l’intervention jusqu’à ce que la situation devienne irrémédiable. En février 2024, quand le conservatorship est enfin imposé sur la base d’une fraude mineure de deux cent mille dollars ‒ écran de fumée pour masquer l’insolvabilité de plusieurs milliards ‒, il est trop tard pour toute résolution ordonnée.
La BoM a transformé ce qui aurait pu être sauvé en mai 2022 en catastrophe de 2026.
Ce qu’exige la justice
Les preuves sont irréfutables. Sept milliards et demi de roupies sont à risque. Des familles ont perdu leurs économies de toute une vie. Des milliards ont été acceptés en 2023 alors que la BoM savait la banque insolvable.
La justice exige maintenant une enquête indépendante internationale pour établir les responsabilités personnelles. Des poursuites contre les dirigeants de Silver Bank et les responsables de la BoM. Une réforme structurelle de la supervision bancaire pour garantir l’indépendance réelle. Une compensation des déposants lésés. La publication complète du dossier.
Le prix du silence
Si cette catastrophe reste sans conséquence, nous établissons un précédent dangereux : à Maurice, les connexions politiques prévalent sur l’intégrité financière, les intérêts privés comptent plus que la protection des citoyens, et la supervision bancaire protège les puissants plutôt que les déposants.
Le communiqué du 30 mars parle de « highest standards of integrity ». Ces mots sonnent creux après deux ans d’inaction. L’intégrité ne se proclame pas. Elle se démontre par l’action.
C’est maintenant à Maurice de choisir : accepter cette trahison, ou exiger justice.
Car la vraie question n’est plus de savoir ce qui s’est passé. Les faits sont établis. La vraie question est de savoir ce que nous ferons de cette vérité.