Une photo avec des grands de ce monde suffit-elle à justifier ce déplacement à Antigua-et-Barbuda ?


Par Jasvin Sok Appadu

D’Antigua-et-Barbuda à Paris, en passant par Londres, Tokyo, New Delhi et Nairobi, le Premier ministre aura multiplié les déplacements depuis son arrivée au pouvoir. Après avoir renoncé à se rendre à New York, invoquant le coût des billets d’avion et des hôtels, Navin Ramgoolam enchaîne pourtant deux rendez-vous internationaux en novembre. Combien coûtent ces escapades diplomatiques et que rapportent-elles concrètement à Maurice ?

Antigua-et-Barbuda. C’est la nouvelle destination de Navin Ramgoolam. Arrivé le 2 novembre, accompagné de son épouse Veena, le Premier ministre participe à la 28e réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth. Au programme : échanges entre dirigeants, réception officielle offerte par le Premier ministre Gaston Browne et concert célébrant les valeurs communes de l’organisation.

Mais au-delà des poignées de main, des photographies de famille et des déclarations sur la prospérité partagée, une question mérite d’être posée : qu’est-ce que ce sommet rapporte réellement à Maurice ?

Le thème de cette édition, « Accelerating Partnerships and Investment for a Prosperous Commonwealth », promet investissements, coopération et prospérité. Fort bien. Mais combien de contrats seront signés ? Combien d’investissements seront concrètement annoncés ? Combien de projets mauriciens bénéficieront de cette présence ? Et surtout, quelles retombées mesurables le pays pourra-t-il présenter au retour de son Premier ministre ?

Car les sommets internationaux ne se mesurent pas au nombre de dirigeants rencontrés ni aux photographies publiées sur les réseaux sociaux. Ils se jugent à leurs résultats.

New York trop cher, Antigua et Paris abordables ?

C’est ici que le calendrier diplomatique de Navin Ramgoolam devient particulièrement intéressant. Le 29 août dernier, le Premier ministre expliquait qu’il hésitait à se rendre à New York pour participer à la 81e Assemblée générale des Nations unies en raison du coût des billets d’avion et de l’hébergement. « Mo pe deside pou pa al UN akoz kou », avait-il déclaré. Il avait même lancé qu’un Premier ministre ne pouvait tout de même pas loger dans un simple « Bed and Breakfast ».

Finalement, il avait décidé de rester à Maurice. Le ministre des Affaires étrangères, Ritish Ramful, devait représenter le pays à New York, où le dossier des Chagos figurait pourtant parmi les enjeux diplomatiques majeurs.

On pouvait alors comprendre qu’en période de restrictions budgétaires, le gouvernement cherchait à éviter des dépenses jugées excessives. Mais voilà que le même Premier ministre s’est envolé pour Antigua-et-Barbuda, avant de prendre prochainement la direction de Paris, du 10 au 11 novembre, pour participer au Forum de Paris sur la paix, à l’invitation d’Emmanuel Macron.

Le déplacement dans les Caraïbes, suivi de celui à Paris, ne coûtera-t-il pas davantage qu’un aller-retour à New York ? Le contribuable n’a pas à se contenter d’une explication à géométrie variable sur le prix des billets d’avion.

Onze voyages déjà effectués, Paris en douzième position

Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2024, Navin Ramgoolam a déjà effectué onze déplacements à l’étranger, si l’on inclut son voyage privé à Londres pour son bilan médical.

En 2025, le Premier ministre s’est rendu en Éthiopie pour le sommet de l’Union africaine, à Madagascar pour le sommet de la Commission de l’océan Indien, en France pour la Conférence des Nations unies sur les océans et une rencontre avec Emmanuel Macron, au Japon pour le TICAD, de nouveau à Madagascar pour le sommet de la SADC, en Inde pour une visite d’État et enfin au Royaume-Uni pour un bilan médical accompagné de réunions sur le dossier des Chagos.

En 2026, il a repris la route vers l’Inde pour le sommet sur l’intelligence artificielle, puis Nairobi au Kenya pour le sommet Africa Forward. Il s’est également rendu à Londres en septembre pour poursuivre les discussions sur les Chagos, avant son déplacement actuel à Antigua-et-Barbuda. Paris sera donc le douzième déplacement annoncé depuis décembre 2024.

Le PM avait pourtant promis de surveiller les déplacements

L’ironie dans cette affaire, en juillet 2025, répondant à une question parlementaire sur les missions à l’étranger, Navin Ramgoolam avait expliqué avoir reçu 55 invitations officielles depuis son accession au pouvoir, mais n’en avoir accepté que trois à cette date : l’Éthiopie, Madagascar et la France.

Le discours était alors celui de la rationalisation, de la prudence et d’une diplomatie sélective. Le Premier ministre entendait éviter les déplacements inutiles et veiller à ce que les missions soient justifiées. Aujourd’hui, le calendrier s’est considérablement étoffé.

Rs 42,7 millions pour les voyages des parlementaires

Selon les informations communiquées au Parlement et rapportées le 29 octobre, les 109 missions officielles effectuées par les ministres et autres représentants du gouvernement depuis décembre 2024 ont coûté environ Rs 42,7 millions. Ce montant ne constitue pas la facture personnelle du Premier ministre, mais il donne une idée de l’ampleur des dépenses publiques consacrées aux déplacements internationaux.

Pendant ce temps, les caisses de l’État sont sous pression. Les Mauriciens sont appelés à comprendre les restrictions, à accepter les arbitrages budgétaires et à patienter devant les difficultés économiques. Mais lorsqu’il s’agit de voyager, les invitations internationales semblent toujours trouver leur place dans l’agenda gouvernemental.

La diplomatie ne doit pas devenir du tourisme de prestige

Personne ne conteste la nécessité pour un Premier ministre de représenter Maurice à l’étranger. Un petit État insulaire ne peut pas se permettre de disparaître des grandes enceintes internationales. Les relations diplomatiques, la défense de la souveraineté, les investissements et la coopération sont essentiels.

Pour les autres déplacements, le gouvernement doit également rendre des comptes : quelles retombées économiques ? Quels accords ? Quels investissements ? Quels bénéfices pour la population ?

Et pour Antigua comme pour Paris, il faudra attendre les résultats, pas seulement les discours. À force de voyager pour vendre la prospérité, il serait peut-être temps de ramener quelques preuves dans les valises. Au fond, Navin Ramgoolam avait raison sur un point : les voyages officiels doivent être surveillés de près. Mais cette exigence de rigueur doit commencer par lui-même.