Pour le gouvernement, les émeutes n’ont pas été causées par les inégalités sociales mais par des… trafiquants de drogue.

Par Prakash Neerohoo

Les émeutes à Maurice ont provoqué un débat sur les causes du malaise social ressenti par une couche de la population. Chacun y va de son petit couplet : certains y voient la manipulation d’une jeunesse désœuvrée par des trafiquants alors que d’autres mettent en exergue des problèmes plus fondamentaux tels que la pauvreté, l’inégalité économique, le chômage et l’échec scolaire. Pour mieux comprendre la situation, il faut faire une analyse de classe de la société mauricienne pour voir s’il y a assez de mobilité sociale entre les différentes classes sociales.

Classes sociales

D’abord, énumérons les classes sociales, qui se distinguent par leur revenu et richesse :

  1. Le prolétariat, composé de travailleurs à col bleu (manuels).
  2. Le sous-prolétariat (lumpenprolétariat), composé de personnes non-éduquées, sans emploi et sans aucune perspective de développement.
  3. La petite bourgeoisie, composée de personnes (employés à col blanc) qui ont une éducation secondaire et travaillent dans des emplois qui leur assurent le minimum vital.
  4. La moyenne bourgeoisie, composée de diplômés universitaires (avocats, comptables, médecins, ingénieurs, etc.) et de petits et moyens entrepreneurs.
  5. La grande bourgeoisie (classe possédante), qui contrôle les secteurs économiques tels que le tourisme, l’industrie, l’agriculture, les banques et assurances, le secteur offshore, etc.

Les théories de la stratification sociale (par classe, caste ou autres groupes) ont été développées par des sociologues et philosophes tels que Karl Marx et Max Weber (référence : chapitre 7, « Stratification and Class Structure », dans Sociology, d’Anthony Giddens). La classe sous-prolétaire est un concept développé par Marx dans son analyse de la société capitaliste.

Certains observateurs associent les participants aux récentes émeutes à des drogués ou des mineurs manipulés par des trafiquants voulant semer le chaos dans le pays. C’est une analyse quelque peu superficielle qui escamote les vraies causes du malaise social. Maurice a une classe sous-prolétaire dont le sort a empiré depuis des décennies sous les effets de l’échec scolaire, du sous-emploi, du manque de formation dans les métiers et d’un déplacement social causé par l’arrivée de travailleurs étrangers.

Malaise social

En 1999, le malaise social éclata au grand jour au gré des émeutes causées par la mort en prison de Kaya. Aucun gouvernement n’a tiré les leçons des évènements de 1999. Depuis, les trafics illicites ont pris de l’ampleur pour embrigader des jeunes désœuvrés dans des réseaux souterrains.

Mais, plus fondamentalement, le modèle économique néo-libéral adopté par l’État depuis 2005 a accéléré la paupérisation du prolétariat et de la classe sous-prolétaire. Ce modèle est fondé sur l’économie de l’offre (supply-side economics) qui veut que la croissance économique soit assurée par des incitations à l’investissement, une fiscalité directe faible (l’impôt sur le revenu à 15 % pour les sociétés), la facilitation des affaires, la dérégulation des marchés et l’exemption de certaines entreprises de règles, notamment, de protection de l’environnement. Le modèle néo-libéral propage l’idée que les fruits de la croissance descendront du sommet au bas de la société par un effet de ruissellement (trickle down economics), selon le fameux dicton anglais : « A rising tide will lift all boats ».

Or, l’expérience mauricienne démontre que de toutes les classes sociales, seule la classe possédante est sortie gagnante de ce modèle de développement. La grande bourgeoisie a accumulé les richesses grâce aux rentes économiques tirées du développement immobilier débridé, du commerce soutenu par les centres commerciaux et autres cliniques, tourisme, secteur offshore.

Au moment où le pays était secoué par des émeutes, les promoteurs immobiliers continuaient à vendre une image paradisiaque du pays aux investisseurs étrangers en quête de dépaysement et de confort tropical. La moyenne bourgeoisie dans l’ensemble vit tant bien que mal alors que sa couche inférieure (lower middle income class) souffre d’un déclassement social sous l’effet de l’inflation généralisée. La petite bourgeoisie rejoint les rangs de la classe prolétaire avec des charges accrues pour l’école et les soins de santé. La classe prolétaire survit à peine. La classe sous-prolétaire vit dans la pauvreté absolue.

Démantèlement de l’État-providence

Historiquement, l’État-providence à Maurice représentait un filet de sécurité pour les prolétaires et sous-prolétaires car il garantissait une pension de vieillesse à partir de 60 ans, une aide sociale aux plus démunis (allocations CSG), la santé et l’école gratuites. Le nouveau gouvernement depuis 2024 a remis en cause ces acquis sociaux en réduisant la pension de vieillesse, les allocations CSG et le financement de l’école préprimaire. Les médicaments et les leçons privées coûtent déjà cher aux familles.

Le gouvernement veut réduire les dépenses sociales sur le dos des pauvres tout en maintenant les concessions fiscales pour les riches et les investissements dans le bâtiment et les routes. Depuis 2005, les faibles taux d’imposition sur le revenu (10-15 % pour les particuliers aussi bien que pour les sociétés) et l’absence d’autres impôts directs (par exemple, la taxe sur les dividendes, la taxe immobilière, et la taxe sur les plus-values) ont créé un déficit structurel dans le budget de l’État. Toute réduction du déficit se fait aux dépens de l’État-providence.

La classe sous-prolétaire souffre davantage que les autres classes sociales. D’abord, l’échec scolaire jette sur le pavé des milliers d’enfants chaque année, des laissés-pour-compte qui n’ont accès à aucune formation dans les métiers. Les restaurants, les hôtels et les commerces leur ferment toutes les portes car ils préfèrent recruter des travailleurs étrangers. Cette classe connait une pauvreté intergénérationnelle depuis 50 ans, exacerbée par un système d’éducation élitiste, l’exclusion de l’emploi manuel dans le secteur public, la discrimination en termes d’accès au logement social et les préjugés inhérents à une société qui favorise the survival of the fittest.

Tout observateur averti ne fut pas surpris par le cours des évènements en 1999. Il ne l’est pas en 2026. Il ne le sera pas dans cinq ou dix ans si la même chose devait se reproduire. Seuls des gouvernants insensibles à la réalité continuent à se fourvoyer dans des calculs socio-économiques intenables échafaudés par des technocrates.