
Eau : quand l’Inde nous montre la voie, pourquoi Maurice a-t-elle soif ?
Par Doris Félix
Il y a des images qui ne devraient plus exister en 2026. Des femmes qui attendent le camion-citerne avec des seaux. Des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école parce qu’il n’y a pas d’eau à la maison. Des familles qui passent quatre, cinq jours sans une goutte au robinet.
C’est ce qui se passe aujourd’hui à Maurice. À Camp-Levieux, à Plaisance, à Rose-Hill, à travers toute l’île. Pendant ce temps, Mare-aux-Vacoas, notre principal réservoir, n’est plus qu’à 36 % de remplissage. L’an dernier à la même période, il était à 89 %. On nous parle de sécheresse, de changement climatique, de manque de pluie. C’est vrai, mais ce n’est qu’une partie de la vérité.
Pas de manque mais une perte
La vraie vérité, c’est que Maurice ne manque pas d’eau. Maurice perd son eau.
On produit 332,6 millions de mètres cubes d’eau potable. Mais selon le National Audit Office, environ 30 % de cette eau est perdue dans des fuites.
Et pendant ce temps, à 4 000 kilomètres de nous, l’Inde a réussi ce que nous n’arrivons pas à faire.
En août 2019, l’Inde a lancé un pari fou : la Jal Jeevan Mission, Har Ghar Jal, l’eau au robinet pour chaque foyer rural. À l’époque, seuls 17 % des foyers ruraux indiens avaient un branchement. Sept ans plus tard, en mars 2026, ils sont 81,71 %. C’est 158, 2 millions de foyers qui ont aujourd’hui l’eau au robinet.
L’Inde, ce pays de 1,45 milliard d’habitants, avec des villages reculés, des montagnes, des déserts, a réussi à faire ce que Maurice, petite île de 1,26 million d’habitants, n’arrive pas à faire.
Gestion communautaire
Comment l’Inde a-t-elle fait ? Elle n’a pas fait de miracle. Elle a appliqué une méthode. Un objectif clair : 55 litres par personne par jour, de qualité contrôlée. Un financement massif et assumé : 360 000 milliards de roupies indiennes. Une gestion communautaire : chaque village gère son eau, les femmes sont libérées de la corvée d’aller chercher l’eau loin. Une transparence totale : chaque connexion, chaque village, est visible en ligne, en temps réel, par tout le monde. Et surtout, une volonté politique qui ne s’est pas arrêtée aux annonces. En 2025, l’Inde a prolongé la mission jusqu’en 2028, non plus seulement pour brancher, mais pour entretenir, pour faire durer.
L’Inde a traité l’eau comme une mission nationale. Maurice l’a traitée comme un dossier parmi d’autres.
C’est là que la question devient douloureuse. Car l’Inde est notre partenaire le plus fidèle. C’est l’Inde qui a construit notre Metro Express, qui a construit notre Cour suprême, notre hôpital ENT, des logements sociaux, notre ferme solaire de 8 MW, notre Civil Service College. C’est l’Inde qui nous a envoyé les premiers vaccins anti Covid. L’Inde a toujours été là pour Maurice.
En octobre 2024, Delhi a annoncé une ligne de crédit de 4,876 milliards de roupies indiennes pour remplacer environ 100 kilomètres de canalisations vétustes. Plus récemment, Rs 2,9 milliards pour 114 kilomètres dans 13 localités.
Pas de transparence
Mais que s’est-il passé ? L’appel d’offres a dû être relancé parce que le montant proposé dépassait l’enveloppe de Rs 400 millions. Et aujourd’hui, personne ne peut dire combien de kilomètres ont été réellement remplacés, combien a été décaissé, où en est le chantier. On a eu les annonces, les conférences de presse, les promesses. On n’a pas eu le bilan.
Ce n’est donc pas l’Inde qui ne vient pas. C’est Maurice qui ne sait pas recevoir. Qui ne sait pas exécuter. Qui ne sait pas être transparente.
Le coût total du remplacement des 1 500 kilomètres est estimé à environ Rs 37 milliards. C’est beaucoup, mais ce n’est pas impossible si on le fait comme pour le métro : avec un plan sur cinq ans, un financement indien, de l’AFD, de la Banque mondiale, et un contrôle indépendant.
Il est temps de demander à l’Inde ce qu’elle sait faire le mieux : nous envoyer ses experts. Faisons venir les experts de Jal Shakti, ceux qui ont connecté 158 millions de foyers. Qu’ils auditent notre réseau en 90 jours, zone par zone, fuite par fuite. Qu’ils nous aident à mettre en place, comme en Inde, un tableau de bord public où chaque Mauricien pourra voir, en temps réel, combien d’eau est injectée, combien est perdue, combien d’heures de desserte son quartier a eues.
Capter le ruissellement
Faisons comme l’ancien directeur de la CWA, Prem Saddul, le propose depuis des années : au lieu d’attendre un seul grand barrage à Rs 13 milliards, toujours en appel d’offres, construisons des mini-réservoirs pour capter le ruissellement, rechargeons nos nappes, réutilisons nos eaux usées traitées pour l’irrigation.
Et changeons la gouvernance. Une Water Authority régie par une loi de 1971 ne peut pas gérer l’eau de 2026. Il nous faut une autorité moderne, dirigée par des professionnels, pas par des nominés politiques, avec des résultats contrôlés par le Parlement et par le peuple.
L’Inde a prouvé qu’elle peut connecter un sous-continent. Elle peut nous aider à refaire 1 500 kilomètres de tuyaux. Encore faut-il que Maurice ait le courage de le demander, avec un plan, un calendrier et de la transparence.
Car un pays qui ne capte que 10 % des eaux de pluie dans ses nappes souterraines pendant que ses enfants font la queue avec des seaux n’a pas un problème de pluie. Il a un problème de volonté. Donnez-nous de l’eau, donnez-nous la vie, pas l’autoroute M4 !