Par Jasvin Sok Appadu

Vendredi 9 octobre à Camp Levieux. Alors que la tension est déjà palpable dans plusieurs régions de l’île en raison de la pénurie d’eau, un incident impliquant un sergent de police déclenchera les émeutes. Elodie Thomas, une jeune mère qui rentrait chez elle après une journée de travail, est touchée par une balle tirée sur le van dans lequel elle se trouvait, par le sergent Gautam Singh Taukoor.
Grièvement blessée, elle a pu être secourue grâce, en premier lieu, au chauffeur du van, qui a appelé les secours à temps et a eu le réflexe de se diriger immédiatement vers les urgences. Un geste qui a pu faire toute la différence, alors que les policiers présents sur les lieux ont refusé de venir en aide à la blessée.
Saluant les médecins indiens et les démarches de Bachoo….
Elodie Thomas a dû subir une intervention chirurgicale. Face à la gravité de son état, le gouvernement, à travers le ministre de la Santé, Anil Bachoo, a entrepris des démarches pour faire venir en urgence des médecins de l’Inde. Il faut tout de même saluer cette décision de faire appel à des experts pour tenter de sauver la jeune femme. Après son intervention, son état s’est suffisamment amélioré et elle commence même à marcher.
Mais pendant que les médecins se battaient pour sauver Elodie Thomas à l’hôpital Jeetoo, la situation continuait de se détériorer dans le pays. Certains ont profité du climat de tension pour passer à l’acte, en s’attaquant, à coups de cocktails Molotov, à des postes de police et à des commerces, où des articles ont été volés.
Fauteurs de troubles, couvre-feu …
Face à cette escalade, le gouvernement a décidé d’imposer un couvre-feu, ensuite prolongé jusqu’à vendredi. Les autorités se sont alors mobilisées pour rétablir l’ordre.
Bilan : plusieurs dizaines d’arrestations, dont plusieurs mineurs. Selon le Premier ministre, ces derniers auraient été financés par des barons de la drogue pour commettre ces actes. Le chef du gouvernement a promis que l’enquête se poursuivra afin de remonter jusqu’aux trafiquants présumés. Un nom revient déjà avec insistance, tandis que l’implication du frère d’un ancien ministre est également évoquée.
Pendant ce temps, le sergent de police impliqué dans l’incident de Camp Levieux reste en détention. Les charges retenues contre lui ont été modifiées par le bureau du DPP après examen du dossier. Le suspect n’a toutefois pas encore donné sa version des faits. Les témoignages des autres personnes présentes sur les lieux devraient permettre aux enquêteurs de reconstituer le déroulement exact des événements.
Jeudi soir : les premières tensions à Camp Levieux …
Pour comprendre ce qui s’est passé vendredi, il faut revenir à la veille. Selon les premiers éléments du dossier, après les manifestations déclenchées à travers l’île en raison de la pénurie d’eau, notamment dans les régions des hautes Plaines-Wilhems, certains habitants de Camp Levieux leur avaient emboîté le pas en brûlant de vieux pneus dans certaines rues du quartier.
D’après les rapports du Field Intelligence, des cocktails Molotov ont même été lancés sur les policiers jeudi soir. Des incidents qui auraient provoqué des affrontements entre certains fauteurs de troubles et la force policière, laquelle serait toutefois parvenue à maîtriser la situation.
Le lendemain, dans un climat déjà tendu, le message de la police semblait clair : ceux qui voudraient semer la terreur seraient traqués. C’est dans ce contexte que survient, vendredi, l’incident impliquant le sergent de police et le van dans lequel se trouvait Elodie Thomas. Le chauffeur allègue que le policier l’aurait menacé en pointant son arme sur sa tempe, en lui lançant : « To anvi gagn kout bal » ? Mais le climat de tension de la veille suffit-il à expliquer ce qui s’est passé vendredi ? Et surtout, peut-il justifier l’usage d’une arme à feu dans les circonstances ?
L’IPCC, qui a repris l’enquête, devrait faire toute la lumière sur cette affaire, tout comme le bureau du DPP. Il faudra notamment établir les circonstances exactes du tir, déterminer ce qui s’est réellement passé entre le sergent et le chauffeur du van et recueillir les témoignages des personnes présentes.
Avant le couvre-feu, la colère des habitants privés d’eau….
Si les scènes de violence, les arrestations et le couvre-feu ont depuis occupé le devant de la scène, il ne faut pas oublier ce qui a précédé cette escalade.
Depuis la semaine dernière, des manifestations avaient éclaté dans plusieurs régions de l’île. À l’origine de la colère : une pénurie d’eau qui durait depuis plus de quatre jours dans certains endroits.
Des habitants avaient décidé de bloquer les routes pour exprimer leur mécontentement, sans pour autant saccager des commerces ou voler des produits. Les députés concernés, comme Fawzi Allymun, ont eu fort à faire pour répondre à la colère des habitants. C’est notamment lui qui a dû faire face aux doléances de la population, pendant que le ministre de l’Énergie était en voyage …
Patrick Assirvaden a ensuite tenté de reprendre la main lors d’un exercice de communication, en annonçant dans l’urgence que le gouvernement offrait deux réservoirs et une pompe à eau à ceux qui n’en possèdent pas. Une annonce qui a d’ailleurs provoqué la pagaille dans certains locaux de la CWA.
Pour reprendre les mots d’un habitant qui avait passé quatre jours sans une goutte d’eau au robinet « à quoi sert un réservoir si l’eau ne coule pas ? »
Ramgoolam parle des violences, mais reste silencieux sur l’eau….
Après son retour au pays et l’éclatement des tensions, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, s’est adressé à la nation. Il a notamment évoqué les violences et les informations dont disposeraient les autorités concernant une possible implication de trafiquants de drogue dans les actes commis.
Mais sur le problème d’approvisionnement en eau qui affecte les citoyens depuis plusieurs semaines, pas un mot. Pourtant, les habitants attendent toujours des réponses. Certains sont encore privés d’eau et veulent savoir quelles mesures concrètes seront prises pour sortir de cette situation.
Navin Ramgoolam ne pense-t-il pas qu’il faudrait mettre en place un plan précis pour assurer l’approvisionnement des régions concernées si la situation ne s’améliore pas ? Son ministre de tutelle a lui-même reconnu que la situation risque d’empirer à Mare-aux-Vacoas, en raison de la sécheresse. Il faut également rappeler qu’en deux ans, aucune solution durable n’a encore été trouvée à ce problème d’approvisionnement qui ne date pourtant pas d’hier.
Où sont les nouveaux boreholes promis par le ministre Assirvaden ? Quand est ce que le gouvernement pensera à un projet sérieux de captage et de stockage d’eau ?
Pipe replacement programme et Prakash Mantrooa…
L’argument avancé par le gouvernement reste celui de l’héritage laissé par l’ancien régime, avec notamment le scandale du Pipe Replacement Programme, qui aurait coûté, selon le ministre, Rs 700 millions aux contribuables.
Mais Prakash Mantrooa, parrain du projet, et qui avait été vivement critiqué par l’actuel ministre, Patrick Assirvaden, circule toujours librement, comme si de rien n’était ! Aucune convocation jusqu’ici. À se demander s’il y a même une enquête.
L’incident de Camp Levieux, qui a failli coûter la vie à Elodie Thomas, doit faire l’objet d’une enquête rigoureuse. Les circonstances du tir doivent être établies et les responsabilités déterminées. Parallèlement, les autorités doivent aussi répondre aux questions soulevées par la crise de l’eau.
Le pays a frôlé le pire. Mais au-delà du rétablissement de l’ordre, une autre urgence demeure : celle de trouver des solutions à des problèmes qui, eux, ne disparaîtront pas avec la levée du couvre-feu.