Les explications d’Arvin Boolell sur les concessions accordées à l’ex-conseiller du Premier ministre convainquent difficilement.

Par Narain Jasodanand

Selon le journal Le Défi du 19 septembre, Karl Elysée a obtenu trois arpents de terres agricoles à Pointe-aux-Piments lorsqu’il était officiellement conseiller au bureau du Premier ministre (PMO). Et « si l’on excepte une poignée de compagnies qui ont obtenu des terrains d’une plus grande superficie, Jean Carl (sic) Elysée est celui qui a obtenu la plus grande parcelle », ajoute l’article.

Répondant au journaliste, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, a précisé que ce terrain avait été accordé à Karl Elysée « pour planter, pour de la culture vivrière » et que « toute personne peut déposer une demande et les terrains sont attribués sur la base de critères établis ».

Ces critères autorisent donc l’octroi de ce terrain à un conseiller qui touche un salaire mensuel de Rs 70 000 et une allocation de Rs 15 000 ? Et qui, de plus, est directeur d’une société de distribution de poisson qui a, au 31 décembre 2025, réalisé des bénéfices de Rs 5,4 millions et un chiffre d’affaires de Rs 13,7 millions ? Drôles de critères !

Arvin Boolell jure qu’il n’y a pas eu de favoritisme ‒ « pour moi », a-t-il toutefois précisé. Et pour la Financial Crimes Commission ? Encore une accusation tuée dans l’œuf par le ministre concerné lui-même, tout comme Navin Ramgoolam l’a fait pour le même Elysée à propos de la bande sonore ?

À noter que l’ex-conseiller du PM avait soumis sa demande le 11 juin 2025 et obtenu le terrain le 30 septembre 2025, en trois mois !

By-catch me if you can

En tout cas, Karl Elysée n’était pas à son premier succès auprès d’Arvin Boolell. Car, toujours pendant qu’il était conseiller au PMO, la société Eco-Tropic Co. Ltd, fondée quelques jours après les élections, soit le 26 novembre 2024, et dans laquelle il est actionnaire, a eu une autre chance en bénéficiant d’un contrat d’achat et de revente de 100 tonnes de poisson by-catch.

Ces poissons sont en fait les espèces autres que le thon ‒ destiné à la vente aux usines de transformation ‒ prises dans les filets des thoniers étrangers pêchant dans nos eaux. Le conseiller Karl ne s’adonne donc pas à la pêche, ne contribue pas directement à notre autosuffisance alimentaire concernant les produits halieutiques. Non, il ne fait qu’acheter – on ignore à quel prix ‒ ces by-catches pour les revendre ensuite plus cher aux coopératives qui, elles, les distribueront, avec une marge, bien sûr. Les détaillants y ajouteront aussi leur marge. Eco-Tropic ne ferait donc que du leve-zete.

Toujours dans le souci d’encourager la production locale et les pêcheurs mauriciens, Arvin Boolell, à travers l’Agricultural Marketing Board, vient d’octroyer des permis pour « l’importation massive de 834,75 tonnes de poisson Capitaine », écrit Pima Info. Bref, Boolell veut inonder le marché de poissons importés juste pour parer à toute « pénurie anticipée », alors que les pêcheurs locaux ont toutes les peines du monde à écouler sur le marché local les produits de leurs prises.

De ces 834 tonnes, ajoute Pima Info, la société Eco-Tropic de Karl Elysée, qui semble décidément plus proche de Boolell que du PM, a reçu un quota de 100 tonnes. Comme pour le terrain de Pointe-aux-Piments, le copain Karl a obtenu la plus grosse part.

La demande d’Eco-Tropic pour ce permis d’importation de poisson Capitaine aurait été traitée en un temps record de moins d’un mois.

Terrain à bâtir

Revenons au terrain agricole de Pointe-aux-Piments, qui se trouve sur la route côtière – une aubaine ! Même s’il y avait eu favoritisme dans l’octroi de ce terrain, diront certains, c’était pour la bonne cause, puisque l’ami Karl allait aider à assurer notre souveraineté alimentaire.

Or, depuis que l’ex-conseiller du PM a reçu ce terrain en septembre 2025 ‒ il y a un an ‒ il n’y aurait rien planté, ne serait-ce qu’un plant de piment, alors qu’il avait six mois pour lancer la production. Boolell ne dit pas si le copain Karl a reçu un avertissement au bout de ce délai.

Karl Elysée voulait-il y planter autre chose, comme un bâtiment commercial, des appartements ou un hôtel ? Non ! Parce que le terrain est à vocation agricole. Et, comme le ministre Boolell lui-même l’a martelé à plusieurs reprises, il veut encourager la production vivrière et n’accordera pas de permis de conversion.

Mais voilà, il y a justement une évolution dans la situation. Après avoir parlé de ces terrains agricoles inexploités, Arvin Boolell a ajouté, dans le même souffle, qu’il est actuellement en pourparlers avec son collègue du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, pour reprendre ces terres inexploitées qui tombent sous le ministère de l’Agro-industrie afin de les réaffecter à des « utilisations plus rémunératrices et productives », notamment dans le cadre de projets hôteliers ou autres.

Oui, c’est bien le ministre de l’agriculture qui le dit. Il ne veut pas que quelqu’un d’autre, par exemple un agriculteur qui connaît le métier, bénéficie de ce terrain de Pointe-aux-Piments. On veut bien croire Boolell quand il dit que le terrain allait être repris à Karl Elysée avant d’être converti en terrain constructible, et que ce dernier n’allait pas profiter de la conversion.

Le même ministre de l’Agro-industrie, qui ne rate aucune occasion de prêcher la souveraineté alimentaire, ajoute que le terrain abandonné de Pointe-aux-Piments n’est pas le seul qui passera d’agricole à commercial. « D’autres terrains de la région pourraient être destinés à d’autres usages… et il n’y aura pas de compensation, mais on pourrait donner un site alternatif. »

On présume qu’Elysée n’aura pas de terrain alternatif car, visiblement, il ne s’intéresse pas à l’agriculture, surtout depuis le scandale de la bande sonore. Mais les vrais agriculteurs, oui. Enfin, on l’espère.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement et Shakeel Mohamed veulent autoriser la construction d’hôtels ou de centres commerciaux sur les terrains de l’État qui ne se trouvent pas sur les Pas Géométriques, sur la plage. Cela, alors que beaucoup d’écologistes demandent un recul stratégique pour contrer l’érosion côtière. Boolell n’a pas dit s’il y aura un recul des constructions sur les Pas Géométriques. Quant à Shakeel Mohamed, on sait ce qu’il pense du recul stratégique puisqu’il a acquis lui-même un bungalow avec un mur à 10 mètres de la High-Water Mark.