La FCC s’intéresse-t-elle plus au doigt qu’à ce qui est pointé du doigt ?

Par Narain Jasodanand

Après la diffusion le 11 septembre de la bande sonore « David et Karl », dont le contenu a choqué la population, Me Akil Bissessur, avocat de Karl Elysée a, le 14 septembre, annoncé la démission de son client de son poste de Senior Advisor au bureau du Premier ministre (PMO). Tout en affirmant que Karl Elysée n’a rien à voir avec cet audio. L’intéressé, lui, a préféré garder le silence face aux journalistes. Pour que l’on n’enregistre pas sa voix ?

Me Bissessur a, tout aussi prudemment, évité de préciser si la voix n’est pas celle de Karl Elysée, si les propos qui ne sont pas de ce dernier ou alors s’il n’y a pas eu de conversation entre Elysée et David. L’intelligence artificielle (IA), non plus, n’a pas été évoquée.

Répondant à la presse ce même 14 septembre, Navin Ramgoolam a nié avoir dit à Paul Bérenger, alors Deputy Prime Minister, que cet enregistrement était une fabrication par l’IA. Tout en disant en même temps que c’était un audio « manipulé » ! Et de rappeler que lui, Ramgoolam, de même que Paul Bérenger, avaient déjà « été manipulés ». Manipulés par l’IA ou par un autre moyen ? il ne l’a pas dit.

C’est vrai, il y a eu et il y a toujours des vidéos produites à l’aide de l’IA de Ramgoolam ou de Paul Bérenger, mais elles sont, pour la plupart, humoristiques et non destinées à induire en erreur. Si Ramgoolam se réfère à ces « manipulations », il ne compare pas like with like.

Il est clair que le Premier ministre (PM) ne veut pas utiliser le mot « IA » pour ne pas être accusé de faire comme Pravind Jugnauth qui avait, on s’en souvient, rejeté les audios de Missier Moustass comme des produits de l’IA. Ce qui lui avait attiré des moqueries.

Un expert nommé Karl

De plus, Ramgoolam n’a pas répondu sur le fond des accusations mais a choisi de parler des motivations et du timing de la publication de cette bande sonore et du dépôt de plainte de Nasser Beekhy. Il le dit : c’est le Mouvement socialiste militant (MSM) qui serait derrière cette démarche dans le but de décrédibiliser la Financial Crimes Commission (FCC).

Ce qui étonne encore plus, c’est que, bien que le PM reconnaisse avoir été au courant de l’existence de la bande sonore à l’époque où Paul Bérenger lui en avait parlé, il ne dit pas s’il l’avait écoutée ni s’il l’avait transmise à des experts pour en déterminer l’authenticité. Ce qu’il avait fait ? Il avait demandé à Karl Elysée et celui-ci lui avait répondu que c’était un faux. Et Ramgoolam l’avait cru.

Karl Elysée, lui, n’avait pas pensé à porter plainte à l’époque au Central Criminal Investigation Department (CCID) pour Breach of ICT Act et ne le fera que plusieurs mois après, soit le 14 septembre.

Aussi rapide que Lucky Luke

Comme l’a précisé son propre avocat, Karl Elysée s’est présenté au CCID non parce qu’il y avait été convoqué mais pour porter plainte. Contre qui ? Contre « X », Pravind Jugnauth, David Thomas ou ceux qui diffusent la bande sonore ? On ne le sait.

Au cas où, dans sa déposition, Karl Elysée ait cité David Thomas comme suspect, il serait intéressant de savoir comment la police réagira. Jusqu’ici, elle n’a pas convoqué Thomas.

En revanche, c’est la FCC qui a interrogé Thomas le 14 novembre. Son avocate, Me Anushka Veerapen, a déclaré à la presse que c’était « par rapport à la clé USB tout ça… »

Dans son communiqué émis le lundi le 14 septembre, la FCC avance que « M. Beekhy, le plaignant, ainsi que M. David Thomas, également cité dans la plainte et qui fait déjà l’objet d’une charge provisoire dans l’affaire Ravatomanga, sont attendus à la FCC cet après-midi afin de fournir des informations et éléments complémentaires ». Tout en assurant que l’enquête de la FCC avait déjà commencé le lendemain de la déposition de Beekhy. Une étonnante rapidité à enquêter qui contraste avec le retard de deux jours mis à émettre un communiqué !

La FCC s’est-elle intéressée au contenu de la clé USB, c’est-à-dire, à un possible délit de trafic d’influence ou alors voulait-elle savoir qui a enregistré et diffusé la bande sonore ? Selon une source, les « informations et éléments complémentaires » demandés par la FCC lundi à Beekhy et Thomas avaient plus trait à la possession de la bande sonore qu’à son contenu.

La FCC fait-elle ce que devrait faire le CCID ? Transmettra-t-elle en douce au CCID les informations recueillies de Thomas et de Beekhy ?

Mais pourquoi la FCC ferait-elle le travail du CCID ? Si c’était le CCID qui avait convoqué David Thomas le même jour qu’il recevait la plainte de Karl Elysée, cela aurait paru suspect et l’on aurait dit que la police se montrait extrêmement prompte à réagir à une plainte d’un proche du PM.

Alors que si c’est la FCC qui convoque Thomas à la place de la police, tout en émettant un communiqué faisant croire que Thomas est convoqué pour l’affaire Ravatomanga en général, cela ne paraitrait pas choquant, ni visant à intimider Thomas.

La FCC se et nous confond

Mais accordons le bénéfice du doute à la FCC. S’il est vrai qu’elle a commencé sur les chapeaux de roue l’enquête après la déposition de Beekhy, ne devrait-elle pas tout recommencer à zéro ? Car dans sa première enquête ouverte en octobre 2025, les suspects étaient Junaid Fakim, David Thomas, Maminiaina Mamy Ravatomanga et Nasser Beekhy. Alors que selon la déposition du 11 septembre de Beekhy, ces trois dernières personnes voulaient, en fait, alerter Fakim de ce même délit mais dont les auteurs se trouveraient au Prime Minister’s Office (PMO) et à la… FCC.

Si les enquêteurs du Réduit Triangle ont repris l’enquête dans une autre direction, c’est-à-dire vers le PMO et vers ses propres confrères, plusieurs questions se posent : est-ce que ce sont les mêmes enquêteurs que ceux d’octobre 2025 ? pourquoi a-t-elle convoqué seulement David Thomas et non Karl Elysée qui fait pourtant l’objet d’un Notice on Departure venant de la même FCC, et qui est « également cité dans la plainte » ?

Et pourquoi n’avoir pas convoqué Ali ou Ayush ou même le fameux « Dokter »  qui semble être le chef d’orchestre dans cette affaire ? Prévoyant sans doute ces questions, la FCC a précisé dans son communiqué que Thomas fait déjà l’objet d’une charge provisoire dans l’affaire Ravatomanga d’octobre 2025 et que ce serait pour cela qu’elle l’a convoqué.

Qui a peur d’écouter Mamy ?

Pourquoi alors ne pas avoir convoqué Mamy Ravatomanga, puisque celui-ci est concerné par la plainte d’octobre 2025 (et celle du 11 septembre de Beekhy) ? Nous apprenons que si la FCC avait déjà enregistré la déposition de Mamy concernant la tentative de trafic d’influence (rencontre de Quatre-Bornes), c’était d’une façon très sommaire et donc incomplète.

Et pourquoi pas Fakim qui est dans la même situation que Mamy, Beekhy et Thomas ?

Était-il plus urgent de convoquer David Thomas et Nasser Beekhy, qui pourtant vient, il y deux jours, de déposer plainte, avec à l’appui un affidavit et une bande sonore ?

L’autre question qui se pose : la FCC avait-elle déjà en sa possession la bande sonore ? Si Ramgoolam et plusieurs autres personnes étaient au courant de l’existence de cette bande sonore, on se demande comment la FCC ne le saurait pas. L’a-t-elle déjà faite expertiser ? Et si non, le fera-t-elle ?

Pour sa part, l’avocat de Nasser Beekhy, Me Samad Golamaully, a annoncé le 14 septembre qu’il a déjà fait examiner la bande sonore par quatre différentes institutions internationales et que celles-ci ont conclu à l’absence d’une intervention de l’intelligence artificielle.

Mais attendons la suite. Peut-être que la FCC convoquera Elysée bientôt. Sauf si elle fait comme Navin Ramgoolam qui avait cru l’ami Karl sur parole !