Les vrais problèmes à la gare du Nord, ce n’est pas une dame qui vend trois kilos de piments.

Par Doris Félix

Il y a des images qui restent en travers de la gorge.

Ce matin à la gare du Nord, une marchande de piments. Pas un réseau, pas un trafic. Une femme. Seule. Avec une petite table pliante et une balance électronique achetée à crédit. C’est son bureau. C’est sa boutique. C’est ce qui nourrit ses enfants le soir.

Une escouade de la station de police de Trou-Fanfaron débarque. Intervention musclée. Table soulevée, balance arrachée, piments renversés à même le sol boueux.

On l’entend, la voix cassée par les larmes : « Zot finn lev mo latab, mo pima ki ladan ek mo balans… »

La scène dégénère. Les passants s’en mêlent. Pas pour faire du désordre, mais parce que leur sens de la justice ne supporte plus. Parce qu’ils voient, eux, ce que les uniformes ne voient plus.

Et c’est là que son cri prend tout son sens : on vit dans un pays à deux vitesses.

D’un côté, on tolère tout. Des trottoirs de la gare du Nord, de Plaine-Verte, de Port-Louis, complètement confisqués par des commerçants qui exposent fringues, chaussures, électro, jusqu’à un mètre sur la chaussée. Les piétons, les vieilles dames, les mamans avec bébé doivent marcher dans la rue, au risque de se faire écraser. Et ça, personne ne touche. Parce qu’ils ont pignon sur rue.

De l’autre, on écrase les plus faibles. La marchande de dholl puri, la vendeuse de piments, le monsieur qui vend des mangues avec une charrette. Eux, on les traite comme des criminels.

Alors oui, on se demande Où sont les priorités ?

Les vrais problèmes à la gare du Nord, tout le monde les connaît :
Les pickpockets qui dépouillent les pensionnés
La drogue qui se vend ouvertement
Les chauffards, les camions de ferraille qui foncent sans freins
Les bagarres, l’insécurité le soir
Ce n’est pas une femme avec 3 kilos de piments qui met la République en danger.

Si l’État n’arrive plus à donner du travail, qu’il ait au moins la décence de laisser les gens créer leur petit boulot sans les humilier.

Ce n’est pas de la pitié que cette dame demande. C’est de la dignité.

La dame a cultivé, peut-être, elle-même ces piments. Une autre vend des achards qu’elle a préparés avec soin. Elles veulent revendre leurs produits, elles-mêmes, pour gagner quelques roupies.

Est-ce ainsi que l’on encourage la production vivrière, la production artisanale ?

Les policiers devraient au moins faire preuve d’un peu de discernement.