
Par Doris Félix
Le poison est dans notre cour. Et le gouvernement le sait.
Prenons deux maisons, face à face, à Bambous.
Chez la femme de ménage, cinq pots. Thym, persil, brède, cotomili, tomate. Il faut attendre cinq à six semaines pour les consommer. Avec de l’eau, de l’amour, et rien d’autre. C’est lent. C’est vivant.
En face, le monsieur fait un potager dans sa cour. Odeurs fortes, chimiques, qui piquent le nez et la gorge… et en moins de deux semaines, il vend déjà des légumes. Grosses brèdes, tomates parfaites.
Ce n’est pas de la magie. C’est du dopage.
Ces « mauvaises vitamines » s’appellent en réalité engrais chimiques de synthèse à libération rapide (urée, NPK), boosters de croissance. Mais aussi herbicides comme le glyphosate (Roundup) et pesticides systémiques. Systémique car le poison entre dans la chair du légume. Il n’en sort pas même si vous le lavez. Vous consommerez aussi le poison.
Un cocktail qui ne peut que tuer
Le Dangerous Chemicals Control Board (DCCB), qui tombe sous le ministère de la Santé, est le seul qui octroie les permis d’importation. Tout le monde doit passer par eux.
Qui importe ? Des compagnies privées comme Bychemex (Roger Faydherbe), Coroi, et la Mauritius Cooperative Agricultural Federation (MCAF). Elles obtiennent le permis du DCCB.
Et le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) ? Contrairement à ce que beaucoup croient, le FAREI ne distribue pas ces pesticides et fertilisants. Son rôle officiel, sous le ministère de l’Agro-industrie, c’est la recherche, la formation et l’assistance technique aux planteurs. Il est censé conseiller sur le dosage, le traitement, et proposer des alternatives aux pesticides.
Mais la réalité est brutale : le planteur va acheter directement chez le fournisseur privé. Après l’achat, plus aucun contrôle. Il n’y a pas de quota par rapport à la surface cultivée. Il peut acheter 1 litre ou 100 litres. Il peut doubler, tripler la dose pour pousser en dix jours. Le FAREI n’est pas là, dans sa cour, pour vérifier. Le secteur privé vend, mais ne suit pas.
Comment contrôler les milliers de petits jardins de quartier qui poussent à 2 mètres de la chambre de nos enfants ?
Le gouvernement le sait et le dit lui-même
Le 24 novembre 2025, au Caudan Arts Centre à Port-Louis, le ministère de l’Agro-industrie, avec l’UNDP et le GEF, a organisé un workshop. Le ministre Arvin Boolell le dit lui-même : « While pesticides are intended to protect crops, they can act much like drugs in the environment ‒ creating dependency… Overuse can lead to grave public health hazards, including heightened cancer risks. »
Et encore plus fort : « Intensive spraying is turning fields into killing fields. »
Son junior minister, Fabrice David, et la représentante de l’UNDP, Alka Bhatia, étaient présents. On a lancé cinq spots vidéo pour la campagne ISLANDS (Implementing Sustainable Low and Non-Chemical Development in SIDS).
Ils savent que c’est un champ de mort. Ils savent que ça donne le cancer. Mais dix mois plus tard, en septembre 2026, à Bambous, Albion et ailleurs qu’est-ce qui a changé ? Rien. Les mêmes permis sont donnés. Les mêmes ventes sans quota continuent. Les mêmes odeurs piquent nos gorges.
Le workshop était à Caudan. Le cancer est à Bambous, Albion et ailleurs.
Comment ça nous tue ?
L’OMS et l’Inserm sont clairs :
– Par l’air : vous inhalez quand le voisin pulvérise.
– Par l’eau : les produits s’infiltrent dans la nappe phréatique, contaminent l’eau qui arrose le thym de la femme de ménage.
– Par la terre : vos enfants jouent dans la cour et y sont exposés.
Conséquence à Maurice : 3 362 nouveaux cas de cancer en 2024, +18 % en un an. Le cancer est la 2e cause de mortalité. L’Inserm lie ces produits au cancer de la prostate, lymphome non-hodgkinien, leucémie et Parkinson. L’OMS a classé le glyphosate « probablement cancérogène ».
Ce n’est pas la femme de ménage avec son thym qui nous rend malades.
La solution, dite par un planteur lui-même : imposer un quota de vente contrôlé par rapport à la superficie, une traçabilité de l’utilisation et des agents de terrain qui vérifient, pas seulement qui conseillent dans un bureau. (Selon Joanna Bérenger, il n’y a que trois inspecteurs pour toute l’île Maurice.)
Sans ça, on empoisonne toute une rue pour vendre trois bottes de brèdes plus vite.