Pour ceux qui l’ont connu, la noyade de Westley n’est pas un fait divers, mais un problème de société.

Par Doris Félix

La presse a dit : « Noyade dans un bassin à Bambous. Consommation excessive d’alcool. »

Fait divers. Quatre lignes. Et on tourne la page.

Mais moi j’ai connu Westley.

J’ai connu sa mère. Une femme malade, brisée, qui fait des petits boulots pour nourrir ses deux fils et sa petite fille.

J’ai connu le frère.

Et je sais où ils vivent.

Camp Créole, Albion. Sur un bout de terrain qui longe une rivière. Un terrain qui n’est pas à eux.

Ils squattent. Parce que l’État en a décidé ainsi.

Parce que ce même lot avait été donné à bail à une autre famille. Une famille qui n’a jamais mis les pieds là. Qui possède déjà une maison ailleurs.

À deux chemins du développement à deux vitesses, il y a de grandes villas. Des hôtels. Le luxe qui coule.

Et de l’autre côté de la route, une mère qui tremble de froid et des enfants qui grandissent sans adresse.

Il y a quelques semaines j’ai contacté le ministre Shakeel Mohamed pour demander de l’aide. C’est moi qui ai pris du retard. On cherchait les papiers.

Hélas Westley est parti avant.

Westley avait déjà obtenu des papiers. Mais depuis des années, il n’en avait plus.

Et même quand il en avait, son nom ne voulait rien dire pour personne. Ni pour l’État, ni pour les autres. Alors à quoi bon ?

Pas d’adresse. Pas de travail. Après une bagarre familiale, il a connu la cellule. Il en est sorti il y a quelques semaines, encore plus seul.

Je lui parlais souvent. Il ne trouvait que de petits boulots. Chez les gens du coin, quand on voulait bien de lui.

Il était désespéré. Il me disait : « Je veux mourir. » Je lui répondais : « Accroche-toi Westley, demain sera mieux. »

Mais comment croire en demain quand tu n’as pas de nom ? Quand ton passé te ferme toutes les portes ? Quand la République elle-même t’oublie ?

Westley est parti. Et il laisse une maman anéantie.

Une mère qui a perdu son fils. Sa chair. Celle pour qui elle se tuait au travail, même si c’était pour une bouche de plus.

Alors je demande :

Où sont les comptoirs de l’État pour les Westley ?

Où sont les bureaux où un homme sans papier, sans travail, sans espoir, peut aller frapper et qu’on lui dise : « Tu existes. On va t’aider » ?

Ou bien faut-il toujours mourir pour qu’on retienne votre nom ?

On parle de routes à Rs 10 milliards. De smart cities. De pays développé.

Mais un pays ne se mesure pas à son béton. Il se mesure à ses Westley.

Il y a deux semaines, le Premier ministre disait à l’Assemblée nationale que chaque être est un enfant de la République, avec les mêmes droits.

Le jour où l’État le prouvera, même pour celui qui squatte au bord d’une rivière à Albion, ce jour-là, on pourra parler de développement.

En attendant, Westley Prayde est mort.

Et il a fallu sa noyade pour qu’on apprenne enfin qu’il respirait.